The Kinks Present Schoolboys In Disgrace ( 1975 )

Publié le par Dimitri Dequidt

orig-schoolboys

    Introduction : un pas en avant pour mieux…reculer ?

Schoolboys in Disgrace pochette avant
    En 1975, après des années à s’être retrouvé seul avec ses idées, mais toujours heureux d’avoir derrière lui une flopée de musiciens un peu folle prête à leur donner une réalité, Ray Davies semble se faire une raison, ou tout au moins consentir à un compromis. A Soap Opera vient de consacrer la phase la plus égocentrique de sa carrière ; son frère, le rocker, de le bouder catégoriquement ; et son groupe de s’effacer de plus en plus totalement derrière la comédie musicale, non sans s’en plaindre…un retour aux sources s’impose.  Cela se fait avec le plus thématique et le moins conceptuel des concept albums de la lignée 70’s : Schoolboys In Disgrace, et sa pochette…ingrate.

    Musicalement, il s’agit de revenir à un son plus rock, et à des mélodies principalement axées autour de la guitare – ce qui plût tellement à Dave – et du piano. On verra que cela a occasionné des fortunes diverses auxdites mélodies, notamment à cause d’arrangements et d’une production contestables, mais l’intention est là, et elle repose en grande partie sur la nostalgie, quand bien même cette nostalgie ne serait pas celle des années dorées du groupe, mais bel et bien des années dorées des membres du groupe en tant que jeunes inconnus, ce qui représente une subtile et grande différence…
Un retour aux méthodes passées est à remarquer également puisque dans son autobiographie, Dave Davies se réjouit que les premières répétitions se fussent déroulées chez Ray, comme avant, qu’un bon esprit fût de retour, et se dit excité alors d’avoir pu joindre le projet, excitation qu'il n'avait plus connue depuis quelques années maintenant.

    En termes d’effectifs, un certain renouveau s’opère également : alors que les choristes féminines et la section cuivre chers à la période « RCA » du groupe enregistrent ici leurs derniers signes d’activité avec les Kinks, un nouvel ingénieur du son est engagé aux studios Konk, Roger Wake, ou l’homme dont Dave Davies a écrit qu’il « a fait du super boulot au studio », qu’il « savait vraiment comment enregistrer les guitares et les voix et avait un bon sens de l’acoustique », alors même que les Kinks gagnent un bon groupe de rock en redevenant ce qu’ils ont toujours été : un groupe qui « [ joue ] aussi très bien ».
Ce renouveau doit être compris si l’on veut pouvoir amorcer avec compréhension le virage entrepris ensuite par le groupe vers son nouveau label Arista, après avoir achevé le contrat de 5 ans le liant à RCA, et son refus absolu de revenir aux chansons anglaises comme aux concepts albums qui avaient fait son succès pendant un temps. Comme s’en défendit Ray Davies à un reporter local suédois en Mars 1976 : «  les gens doivent comprendre que j’ai écrit pendant plus de dix ans. Il faut juste que j’essaie de nouvelles choses (…). Je ne pense pas que je puisse écrire plus sur l’Angleterre. Je préférerais aller quelque part où quelque chose se passe, au Portugal, ou en Afrique, pour écrire du point de vue d’un étranger comme un touriste anglais »…Il n’a pas été si loin, mais son nez a lorgné de plus en plus vers l’Amérique, pour un destin depuis connu (…).

    Narrativement, Schoolboys se veut une audacieuse pirouette en donnant une légitimité supplémentaire à la saga Preservation, en faisant de l’écolier rebelle le futur Mr Flash…de la saga précédente. Comme s’en explique Ray Davies dans son autobiographie fictive, X-Ray, dans Schoolboys In Disgrace, « le principal, symbole de l’establishment, envoie son élève disgracié à la ruine après qu’il ait été humilié devant l’école, puni pour un crime qu’il n’a pas commis. Plus tard, quand l’écolier s’en remet au crime pour survivre, le même establishment qui l’avait mis dans une spirale négative revient le punir en tant qu’adulte. Ce thème avait été porté dans la section Preservation de la trilogie, quand le garçon disgracié revient dans la peau du dictateur diabolique Mr Flash. Après un coup militaire, les armées rebelles, financées par des superpuissances, envahissent le pays, et Mr Flash est évincé par son vieux rival scolaire, Mr Black. ET à nouveau l’establishment revient le hanter ». Voilà pour l’histoire : une recette assez classique de destins croisés et de revanche, donc, mais aussi un fichu prétexte, tant on n’entend nul part sur l’album de référence à ladite saga Preservation, et tant l’idée de cohésion scénaristique s’est ici évadée pour laisser place à plus de musique, malgré un fil rouge visible pour les auditeurs attentifs…l’essentiel est ailleurs.

    L’essentiel, c’est ce qui a été pour la plus grande part du rabibochage généré par Schoolboys In Disgrace entre les frères Davies, au-delà de la musique : l’indéniable et l’omniprésente part biographique de cet album. Car, comme l’écrit Dave dans Kink, « le concept devait principalement aux expériences de Ray et moi à l’époque. Les observations de Ray et ses impressions sur l’éducation ; Sue et mon expulsion de l’école ont été imbriqués avec la préoccupation de Ray pour le personnage de Mr Flash des albums Preservation ». Sans cela, Schoolboys eût sans doute été rien de moins que l’énième et dernière fantaisie plus ou moins théâtrale de Ray, et moins appuyée par l’ensemble du groupe…au lieu de quoi, chacun put exprimer sa nostalgie ici, ses regrets là, et sa colère ailleurs, grâce à un projet reposant enfin sur des bases fédératrices.
    Ray et Dave, d’ailleurs, dont les scolarités apportent un éclairage particulièrement intéressant sur leurs personnalités, ne furent pas les derniers à jouir de cette licence…

Les Kinks et leur "équipe" de 1974 reprenant leur titre phare, You Really Got Me, dix ans après sa sortie...la sorte de "revival rock" attendue par leur public ? Hélas ! Ce ne sera pas celui enregistré sur l'album à venir, Schoolboys In Disgrace, en 1975...


« Le talent ne passait pas les examens », Ray Davies dans son autobiographie fictive X-Ray.


    Si les rapports de Ray Davies avec l’école paraissent un peu moins conflictuels que ceux de Dave Davies, cet électron libre, ils restent – on l’aurait deviné - ceux d’un artiste avec une autorité toujours castratrice.
Là où réussir, pour Ray Davies, consistait ( manifestement ) à s’épanouir personnellement à travers son champ d’expression de prédilection ; pour l’école, cela consistait avant tout à répondre aux critères exigés par l’examen et décrocher l’Eleven Plus, examen passé par tous les écoliers anglais à l’époque, et moyen autorisé de réussir sa vie. Aussi, si les matières préférées par Ray tout au long de sa scolarité furent les matières littéraires et artistiques ( des arts plastiques en passant par le cinéma ), le jour de l’examen parut pour lui un jour de décision où il faudrait enfin se déterminer quant à savoir si l’on fera encore semblant d’emprunter la voie conventionnelle ou si l’on se démarquera finalement.
    Dans X-Ray, son autobiographie fictive, il raconte très bien, au sujet précisément de ce jour d’examen, combien il peut être difficile pour un écolier éduqué dans la peur de l’échec scolaire de se démarquer des rangs pour choisir de mener sa propre barque…une barque instable, mais ô combien jubilatoire :

« Je me suis assis à ma table le jour de mon Eleven Plus et j’ai regardé le papier. Je sentais que l’on testait là plus que mon intelligence. C’était mon être entier, ma philosophie, mes sentiments sur le monde, ma famille, mes rêves, mes espoirs et mes habitudes qui étaient paquetés ensemble [...]. Je devais décider de soit jouer le jeu à leur manière, et réussir ou échouer selon leurs règles, soit tailler ma propre route. J’ai décidé de m’acquitter de mon propre destin. J’ai signé mon nom au dessus de la feuille, et n’ai rien fait d’autre durant le reste de l’examen. La pièce était silencieuse, en dehors du grattement anxieux des stylos, et pourtant dans ma tête résonnait une explosion triomphante, comme le premier tir au canon d’une guerre. J’avais fait ma première déclaration au monde. Mais c’était aussi comme de regarder une opportunité flotter au large dans un morceau de papier sur une rivière. Cela me faisait mal au cœur, mais en même temps c’était une victoire. Pour la première fois de ma vie j’avais réalisé que ce serait une bataille entre eux et moi ».

D’où les paroles de The Hard Way, penserez-vous, et ce sentiment de marginalité et de statut d’outsider assumé tout au long de sa carrière…il y a forcément de cela.
Il y a aussi tout simplement que, étant compétiteur par nature, et féru de sport – de football notamment –, Ray Davies a toujours voulu gagner, et s’il n’a pas pu gagner sur le terrain scolaire – inadapté, hors-sujet -, il a toujours voulu rattraper ce manque, si l’on peut dire, sur son propre terrain de la musique et des charts où il se sentait tout à fait « dans son sujet », si je puis dire.

Et avec tout cela, on comprend sans doute mieux ce qui a pu faire de la première place de Sunny Afternoon une si belle récompense à ses yeux, l’année même de la victoire de l’Angleterre en coupe du monde, et en battant le Paperback Writer des Beatles eux-mêmes, véritables dieux dans le circuit de la pop des années 60…la consécration ultime ! Il s’exprimait artistiquement, réussissait sa vie et était populaire (…).
Cela lui fit même écrire qu’à ce moment là, il eût voulu avoir un bazooka et pouvoir tuer tout le monde, tirer les rideaux. La fin parfaite…( ou pas ! )

Dave Davies et l’école : «  Je t’aime –Moi non plus »


    Ce titre pourra sembler cruel pour qui aura lu tout ce segment de la chronique, mais c’est exactement cela. Entre une allergie viscérale à l’autorité et une première histoire d’amour sabotée par cette même autorité, les dernières années de la scolarité de Dave ont ressemblé à une rencontre manquée, à la fois avec l’institution, mais aussi avec une relation qui eût pu changer le cours de sa vie ( mais dans quel sens ?…).
    Cette relation, c’est la relation fusionnelle qu’il a vécue avec la jeune Sue, dont j’ai déjà parlé dans d’autres chroniques et dont il était éperdument amoureux – un sentiment partagé -. Cette relation est d’un intérêt autant biographique que musical puisque si elle a durablement traumatisé Dave, ce que l’on comprend, elle s’est aussi incarnée à travers son œuvre et est pour un pan conséquent de l’intrigue de Schoolboys In Disgrace.

    …Mais laissons Dave nous raconter l’histoire plus en détails avec cet extrait traduit de sa biographie et soigneusement découpé par mes soins, que l’on pourrait titrer « The First Time Dave Davies Fall In Love ». J’aurai triplement prévenu les âmes les plus sensibles : l’histoire finit MAL…

*


    « Vers l’âge de treize ans je suis devenu de plus en plus désillusionné par l’école. Je trouvais la vie à la maison et les activités en dehors de l’école beaucoup plus stimulantes. Le football et la musique étaient tout pour moi. C’était tout ce pour quoi je vivais avant de rencontrer Susan Denise Sheehan.
    Sue fut mon premier amour. Elle était d’un an plus âgée que moi et d’une école locale pour fille de Golders Green appelée Henrietta Barnette. Elle était jolie, intelligente, grande, avait une grosse poitrine et de jolies longues jambes.  Elle me semblait être la femme parfaite, plus sophistiquée, je trouvais, que les autres filles que j’avais connues. J’ai du avoir peur de mes sentiments pour elle car, la première fois que j’ai demandé qu’elle vienne, Ray a du lui dire que je n’étais pas là. Mais je me suis arrangé pour la revoir.
Après notre premier baiser, ça a été terminé pour moi. Mon ancienne vie était derrière. Tout ce que je voulais, c’était Sue.
     Sue était une enfant unique qui vivait avec ses parents à Duke’s Avenue à Muswell Hill. Sa mère était une vieille femme grincheuse ; son père était sévère et avait besoin d’une canne pour se déplacer. Aucun d’entre eux ne m’approuvait. Toujours est-il qu’il ne pouvaient venir à bout de notre attraction mutuelle. Il était inévitable que nous finissions par perdre notre virginité l’un et l’autre. Nous n’en imagions pas les conséquences…
    Un soir, nous sommes allés chez Sue après avoir passé la soirée avec des amis à l’El Toro, un coffee Bar local. Sue et moi nous sommes assis siroter du thé dans la cuisine, qui était à l’arrière de la maison et donnait vue sur les arbres qui entouraient une vieille voie de chemin de fer abandonnée juste un peu plus loin. La mère de Sue est rentrée et nous a souhaité bonne nuit. Bientôt, le silence est revenu. Nous avons poussé nos chaises l’une vers l’autre et avons commencé à nous embrasser, de profonds et tendres baisers. Comme la cuisine était plutôt petite, Sue s’est assise à califourchon sur mes genoux après avoir remonté sa jupe délicieusement plissée et je suis entré en elle. Ce fut un moment véritablement magique. Après cela, Sue et moi avons fait l’amour à chaque occasion : sur les parcs des bancs ; sur le canapé de ma mère ; dans les entrées (…). Nous étions très amoureux. Nous voulions partager tout notre temps tous les deux. Elle m’attendait après l’école ( sa classe terminait avant la mienne ). Nous rentrions souvent chez moi, car ma mère et Sue s’entendaient vraiment bien. Je pense que Sue appréciait ma grande famille – tous ces gens qui vont et qui viennent…un contraste par rapport à la vie tranquille et sévère qu’elle menait chez elle.

En plus de ma romance avec Sue, Ray et moi sommes devenus de plus en plus absorbés par notre musique. C’était désormais l’hiver 1961. Bien que je ne fus âgé que de 14 ans, j’interprétais régulièrement avec Ray des duos instrumentaux pour la famille et les amis au pub local de papa, le Clissold Arms. Chet Atkins, ainsi que les Ventures étaient nos principales influences. Ray jouait les parties leads, et moi les parties rythmiques. Nous reprenions des titres tels que Sweet Sue ( qui avait un sens particulier pour moi ), Sweet Georgia Brown, et un autre que nous avons monté nous même qui s’appelait South, une pièce instrumentale inspirée de Chet Atkins qui allait devenir plus tard la base de la chanson Tired Of Waiting. Ray et moi en avons plus tard fait une démo à Regent Sound à Denmark Street.

(…)

    Rien ne m’apportait plus de plaisir, de joie et de sentiment d’accomplissement que de jouer de la guitare. Je pouvais y brasser toutes mes émotions : amour, colère, frustration, douleur. Sue ne partageait pas mon enthousiasme. Elle était terriblement jalouse de « cette guitare », la manière dont je la tenais, la manière dont j’en prenais soin. Elle pensait toujours que je l’aimais plus qu’elle.
Par une belle matinée ensoleillé de Juin 1962, Sue et moi avons décidé de sécher l’école ( une fois encore ) et de passer la journée ensemble. Nous avons parlé et marché, perdus dans la compagnie de l’autre. Kenwood est un grand parc du nord de Londres juste à l’est de Hampstead Heath. A cette époque de l’année l’herbe était ordinairement haute, alors nous avons décidé d’aller là. Nous pourrions faire l’amour sans être vus, du moins c’est ce que nous pensions.

(...)

    Il n’y avait personne en vue alors nous nous sommes embrassés et câlinés l’un l’autre. J’ai défait le haut de mon pantalon et elle a passé sa main sous mes sous-vêtements. Tout à coup, deux hommes en imperméable ont surgi de derrière les buissons. Ni Sue ni moi n’avons eu le temps de réajuster nos vêtements avant qu’ils ne nous interrogent. « Que faîtes vous ici ? » demandèrent-ils. « Pourquoi n’êtes-vous pas à l’école ? J’avais honte et me sentais totalement humilié. Malgré toute ma bravoure, je n’avais encore que quinze ans.
Sue était également terriblement embarrassée. Nous n’avons appris que plus tard que nous avions été suivis par des surveillants véreux [?]. Quand leur déclaration a été faite, les autorités de nos écoles respectives ont agi sans tarder. Je me souviens d’avoir attendu dans le bureau du principal avec maman à mes côtés, qui se demandait quelle forme de punition ils me réserveraient. Cette raclure a frappé trois coups de règle sur mes mains grandes ouvertes avant de me dire que j’étais expulsé.
    Maman pleurait alors que je descendais les marches de William Grimshaw pour la dernière fois. Elle avait fort honte, mais même si je me sentais terriblement mal de la laisser ainsi, je me  sentais finalement assez soulagé. « Ne t’en fais pas, tout ira bien maintenant », lui dis-je, même si je suis sûr que nous avons tous les deux interprété cela différemment. La vérité, c’est que je détestais l’autorité et que la sensation de libération était merveilleuse. Etrangement, je me sentais vraiment libre !
    Sue l’a eu plus dur que moi. Elle avait été expulsée tout comme moi et ses parents étaient en état de choc, de panique. Ils refusèrent de la laisser me voir, mais nous nous voyions tout de même – il semblait que rien n’eût pu nous séparer. Elle s’est trouvé un petit boulot dans une boutique de Selfridges dans le West End londonien ; je la voyais régulièrement après le travail et nous prenions ensemble le métro pour East Finchley.
Un jour, j’ai entendu qu’il y avait du travail à la boutique de musique Selmer à Leicester Square. Une occasion de travailler avec des guitares ! J’ai décroché le travail, mais hélas, je n’allais pas pouvoir travailler dans la boutique principale. Au lieu de cela, je fus apprenti dans l’atelier derrière, à réparer des instruments en cuivre ou à vent. La nouveauté a rapidement tourné à l'ennui. Ma chance est d’avoir pu y rencontrer un autre jeune gars qui avait travaillé pour Selmer pendant presque un an. Son nom était Derek Griffiths. Derek jouait plutôt bien de la clarinette et lors de nos pauses déjeuner nous jammions ensemble dans la salle où la plupart des cuivres étaient briqués. Nous jouions des chansons comme In the Mood, Stompin’ At The Savoy et d’autres standards du même calibre. Derek aimait Artie Shaw et Benny Goodman. Pendant nos sessions, nous plaisantions toujours, et cela ne m’a pas surpris quand plusieurs années plus tard il est devenu une personnalité télévisée et un comédien.

(…)

    En Août 1962, la musique et Sue prenaient toute ma vie. J’avais quinze ans et avais réussi à échapper à l’école. Comment cela eût pu aller mieux ? C’est alors que Sue m’a annoncé une nouvelle inattendue : elle était enceinte.
    « Je ne sais pas quoi faire, dit-elle.
    -Maris moi, laissais-je échapper après quelques instants de nervosité. Nous sommes allés à Oxford Street le lendemain même et avons acheté une bague de fiançailles qui m’a coûtée 6 livres.
Sue était terrifiée à l’idée de l’apprendre à ses parents. Nous sentions tous deux que ma mère serait plus compréhensive. Tergiversant entre joie et embarras, nous sommes retournés chez moi et j’ai pris maman à part dans la pièce de devant pour entendre ce qui, à notre avis, serait considéré comme une merveilleuse nouvelle.
Maman, bégayais-je, maman, Sue et moi, nous voulons nous marier.
Sue a levé la main pour montrer la bague de fiançailles. La mâchoire de ma mère s’est décrochée.
    « Oh, David, dit-elle solennellement, tu ne peux pas faire ça. Vous êtes trop jeunes tous les deux.
J’ai regardé les yeux et ma mère et me suis senti comme un enfant à nouveau, que l’on réprimande pour quelque idiot méfait. Je pensais en moi-même, « qu’est-ce que j’ai fait cette fois ? ». Sue et moi étions heureux et – aussi étrange que cela puisse paraître à présent – nous voulions vraiment nous marier et élever notre enfant ensemble. Nous étions amoureux.
    Maman a regardé Sue à nouveau et a lâché : « Oh mon dieu, David, elle est enceinte, n’est-ce pas ? »
Après cela, tout est allé de mal en pis. Je prétendais qu’après le choc initial je marierais Sue et que tout se passerais bien. Mais ça n’allait pas se faire.
Sans le moindre préavis, Sue est sortie de ma vie. Maman m’a dit que Sue ne m’aimait plus et ne voulait plus me voir.   C’était fini pour de bon. « Il faudra t’y faire, disait-elle, parce que les choses sont ainsi ».
Tous les rêves que nous avions eus d’élever notre enfant ensemble ont disparu pour de bon. J’étais laissé à un terrible sentiment de vide. Je ne pouvais pas y croire. Comment Sue aurait-elle pu m’aimer une minute et ne plus m’aimer la minute suivante ? Nous avions été ensemble pendant plus de deux ans et je ne pouvais pas comprendre comment elle pouvait me rejeter de manière aussi ingrate. J’étais complètement dévasté.

(…)

    Ce que je ne savais pas, c’était que les parents de Sue avaient conspiré avec les miens pour nous séparer. Alors que je pensais que Sue me rejetait, ses parents lui disaient que je ne voulais plus d’elle. J’allais finalement le découvrir, mais ce serait bien des années et presque une vie plus tard ».

*


Nul doute que cette histoire, à l’aube de sa carrière, a laissé des traces chez le jeune Dave, que l’on devine écorché vif dès les premières écoutes des premiers succès du groupe, avec ce savant mélange de délicatesse et de rage, tant dans le chant que dans le jeu de guitare, qui ont fait depuis sa marque de fabrique et son pendant à la subtilité toujours marquée de son frère. L’histoire aussi, et son héroïne, ont également offert plus d’une fois une trame aux propres compositions de Dave ( à voir dans les différentes chroniques que j’ai déjà écrites ).

Si le fait qu’une partie de l’intrigue de Schoolboys repose dessus, difficile de dire si cela a eu ou non un effet thérapeutique sur lui, du moins dans un premier temps, car comme il l’a écrit lui-même, « au fond, [ il ] commençait à croire qu’[il] ne saurait jamais [se] libérer de [ses] sentiment pour Sue et de cette époque de [sa] vie » lors de l’enregistrement de l’album.
    Ceci dit, rétrospectivement, son sentiment sur la musique est sans ambigüité : « c’était un fabuleux petit album, bien qu’il ait été sous-estimé à l’époque ».

Genèse de l’album ( traduction du booklet )


    Rien ne prédit la fin d’une époque comme la nostalgie depuis son début [ ?], et dès 1975 les Kinks étaient sur le point d’enjamber la voie des innovations qui avaient fait d’eux l’un des groupes de rock les plus brillants et intrigants, pour commencer seulement à gravir leur superbe – et leur second – sommet en tant que héros et icônes mainstream.

    Sans s’en dédire, ils ont passé la première moitié de la décennie en tant qu’ensemble artistique ou quelque chose de ce goût ; tandis que beaucoup de groupes avaient continué avec des effectifs décimés ou essayant impassiblement de recycler ce qui avait pu les rendre excitants de premier abord, les Kinks, eux, se sont simplement distingués avec leur musique en tant que théâtre, parodiant souvent le système même qui leur accordait cette liberté.

    Pour le moment, cependant, les Kinks était aussi simplement devenus le nom sous lequel Ray Davies présenterait ses idées complexes et audacieuses, toujours trop ambitieuses pour la foule rock, mais beaucoup trop drôles et puissantes pour échapper à la curiosité de ses fans de la première heure, tournés vers l’avenir. Depuis la célébrée trilogie Preservation, il avait créé – d’aucuns diraient s’est laissé artistiquement consumer par – une troupe vaudevillienne de personnages, et en tant que groupe de rock à l’œuvre, les Kinks avaient disparu derrière la fabrication de leur sujet ; pas un seul d’entre eux, pas même Ray, n’a été photographié aux besoins de la couverture de leur album Soap Opera en 1974 ; pour Schoolboys, les membres ( fors la section cuivre et les choristes féminines ) sont apparus ricanant dans leur costume d’écolier, une fronde dépassant de leur short – l’image même du détachement délibéré du rock.

Schoolboy in disgrace uniforms 2

    Davies avait déjà fait son chemin avec les aléas de la célébrité, l’égocentrisme et la cupidité qui assiégèrent les personnages tels que Mr Flash dans les trois actes de Preservation, et qui furent exploités avec une plus grande concision dans le mélodieux Soap Opera. A l’époque, ce disque et Schooldays ont été hâtivement réduits au rôle d’outsiders comme autant de badinages, même s’ils représentaient un important pas en avant dans l’art  de Ray Davies et une volonté de parler de problèmes révélateurs dans son œuvre. Comme son prédécesseur, Soap Opera ; Schoolboys était un rock and roll non orthodoxe, avec son saupoudrage de pathos ; contrairement ce superbe disque, mais qui n’était pas un grand disque des Kinks, sa structure était destinée à être plus conservative. « Nous devions prendre des chanteurs supplémentaires et un entourage d’autres musiciens sur scène pour interpréter le matériel de Soap Opera, et ça prenait le pas sur ce que les Kinks étaient vraiment », se souvient Mick Avory, le batteur. «  Le public se demandait probablement dans quelle direction partait le groupe ! Je me disais souvent : ah, ça ne vas pas durer éternellement : ce n’est qu’un projet, et c’est ce que Ray doit faire pour l’achever. Mais même si Schoolboys était un concept, c’était juste un thème qui traversait les différents morceaux, qui elles-mêmes étaient bien plus à propos pour le groupe ».

    Peut-être pour compléter un cycle – et les imprécations silencieuses de ses camarades – Ray a élaboré Schoolboys in Disgrace comme un « prequel » à Preservation, une réminiscence du temps où les Kinks pouvaient déclencher une boule dans la gorge snas que pour cela l’auditeur moyen ait à jeter un œil à un monocle pour suvire la progression avec un libretto. Nous rencontrons le jeune Mr Flash en tant que paria, et suivons sa progressive distanciation de l’école, de ses amis, de sa petite amie, et au final, de son propre passé. Des morceaux comme The Last Assembly ou The First Time We Fall In Love sont des curiosités sur le plan structurel, des retours au doo-wop et au rock and roll des débuts qui pourraient bien être la réponse surcompensée de  Ray aux critiques dirigées envers ses précédents matériaux, anti-rock, mais dont la présence sur ce disque suggère une réflexion sur la musique de sa propre jeunesse.

Durant le début de l’année 1970, Dave se sentait exclus de Ray et des directions qu’il avait choisies pour les Kinks. Sentant une opportunité autobiographique dans la musique de Schoolboys, il s’est réinséré de lui-même dans le processus et a trouvé une nouvelle harmonie à l’intérieur du groupe. « Ray a emprunté l’histoire de mes véritables expériences », dit-il. « Alors j’étais très motivé à l’aider pour la musque. Je me sentais au top de mon jeu de guitare, alors que pour Soap Opera tout paraissait pouvoir se casser la figure et nous échapper à chaque minute. Pour Schoolboys j’étais dynamisé. C’était un disque bien plus orienté rock, un peu plus viscéral, qui revenait à ce à quoi je pense les Kinks devaient être musicalement – des chansons basées sur des guitares, des riffs solides et des paroles intelligentes mais amusantes ».

Une condition commune à pratiquement chaque fiction que concevait Ray Davies était que l’espoir parmi ses habitants soit en approvisionnement très limité : les royaumes et les esprits sont érigés bien droits puis renversés, les charognards peuplent le décor, et les héros viennent inévitablement rechercher une identité et de petites et évasives consolations. En tant que groupe de rock dans un business cruel, la volonté des Kinks de représenter ces problèmes présentait un défi commercial et musical. Chaque chanson de Schoolboys trahit une mélancolie profonde et de douloureuses transformations : même la désinvolte Jack The Idiot Dunce est à ses origines une histoire au sujet de l’abus et de l’acceptation superficielle, tandis que Schooldays, avec son chant principal légèrement bridé, évoque l’ambivalence de la jeunesse et de ses déceptions éphémères – le système scolaire britannique ne serait plus jamais examiné avec une telle profondeur ( jusqu’à peut-être les affections d’écolier d’ACDC ou le The Wall de Roger Water, dont l’imagerie grotesque a pu être inspirée par le masque de principal de Ray lors des interprétations  scéniques de Schoolboys ). Davies n’éprouvait pas de gêne à l’idée de revisiter des motifs précédents pour accomplir celui-ci, les amplifiant pour correspondre à la nouvelle ligne narrative ou les pliant à une chanson environ deux ou trois albums plus tard. En le Mr Flash naissant, il a trouvé un expédient pour à la fois fabriquer un sympathique héros ( ou une sympathique victime ) mais aussi un manipulateur machiavélique (…).

Même si les Kinks ont surestimé la capacité du public et de l’industrie rock à comprendre les diversions subtiles du music hall, les chansons que Davies a écrites étaient faites pour la scène rock. Education a des arrangements tentaculaires, aux nuances multiples, et son cri, « you can’t tell me why I am » est repris par le solo de guitare recherché de Dave ; ce fut un grand moment des live shows qui, à l’époque, combinaient un set de morceaux « classiques » des Kinks, comme un apéritif avant la prestation très soignée du concept album du moment. Avec des costumes et des scènes extravagantes, et des interprétations spécialement chorégraphiées…de telles subtilités qui n’auraient pu trouver leur place dans les stades qu’ils rempliraient plusieurs années plus tard.

En fait, rien n’était plus loin de l’esprit de Davies que d’exploiter l’impulsion des Kinks en tant que groupe pop, et malgré un stress manifeste, le groupe était prêt à consentir les sacrifices demandé en produisant du bon travail. « Personne d’autre dans le rock au début des années 70 n’osait faire quoi que ce soit d’aussi différent, ou d’aussi idiot, se souvient Dave. « En termes de création, c’était une période horrible, stérile – beaucoup de musique de l’époque était très sombre et se prenait trop au sérieux. Les gens n’avaient pas l’esprit ouvert, particulièrement dans l’industrie musicale en Grande Bretagne. Nous avons eu tant de hauts et de bas dans notre carrière parce que nous avons toujours voulu tenter de nouvelles choses ».

Sur scène et sur disque, les Kinks se sont surpassés avec les réalisations de Schoolboys. Mick Avory paraît comme un poisson dans l’eau sur le bondissant Jack The Idiot Dunce ( « Je ne sais pas ce qu’est un idiot dunce ( « cancre idiot » ? ) », se demande-t-il aujourd’hui ) et un excitant travail au piano par John Gosling encadrant une hilarante série de vignettes vocales.
Education et Headmaster sont des rocks de stade des Kinks si jamais une telle chose existe : toutes deux auraient pu être pérennes sur scène, mais en dépit des prometteuses versions live de la tournée Sleepwalker l’année suivante, la plupart de ces chansons ont dérivé hors du répertoire des Kinks pratiquement au moment où la représentation scénique de Schoolboys a été mise sous bâche. Headmaster, power ballade tendue en mode mineur, avec ses harmonies entrecroisées, représente quelques uns des travaux de Dave les plus dramatiques de l’époque.
   
L’enregistrement dont le titre frappe de facto, I’m In Disgrace, est également une performance solide, dans laquelle Ray Davies explose intelligemment une progression d’accords plutôt basiques en un thème descendant unique. C’est peu de le dire que de déclarer que le milieu des années 70 est un segment oublié de l’histoire des Kinks, et il faut noter que The Hard Way, et l’indispensable port du masque de principal pour Ray Davies – image inestimable documentée sur le vidéo concert de 1980 One For The Road – était l’une des rares « suffisances conceptuelles » qui a survécu à cette période pour devenir une parenthèse scénique. Reprenant le motif rythmique chef du refrain de I’m In Disgrace, The Hard Way est rapide est primitif, chanté par Ray avec toute la censure du maître d’école (…).

Il est étrangement approprié que les Kinks aient clôturé cet album – et cette phase de leur carrière – par No More Looking Back, une chanson des Kinks à la fois comme aucune autre, et qui à la fois pourrait les définir : sinon autre chose, c’est un parfait cri d’indépendance masqué sous une chanson d’amour. « Et assez bizarrement, dit Dave, c’était la dernière piste que nous avons enregistré pour l’album, ce qui n’est pas toujours le cas. Cela donnait le sentiment que les Kinks étaient sortis d’un tunnel et allaient en quelque sorte d’orienter vers une nouvelle direction – ce qu’en fait, on a fait ». (…).

Ereintés et implorant de simplement redevenir un groupe de rock – parfois, on ne peut pas juger une œuvre à sa pochette... – les Kinks ont laissé à leur bienaimée section de cuivres son chant du cygne sur les derniers moments de No More Looking Back. Et à la faveur d’un final serré, ils ont déclaré que « tout le monde [avait] besoin d’éducation », déclarant là ce qui pourrait bien être une vague plaidoirie appelant à un peu plus d’ouverture et de considération à l’égard de cette période fertile mais incomprise. Avec cela, ils se sont défait du passé : Schoolboys allait être le dernier concept album formel. L’auditeur attentif détectera des thèmes latents à travers la plupart de leurs disques depuis : la démence remuante de Sleepwalker et Misfits, qui suivirent Schoolboys en grande hâte : dans la sinistrose de Low Budget ; et la réponse du groupe à leur regain commercial de State Of Confusion à Give The People What They Want. Une telle longévité, construite sur crises et introspections, ne pouvait appartenir qu’aux Kinks.

Matt Resnicoff

Quelques dates et chiffres clés pour se repérer


1975


22 Juin : premières répétitions informelles du groupe chez Ray, dans le Surrey. Les répétitions reprendront la semaine suivante puis le groupe prendra ses deux semaines de congé annuelles, alors que Ray poursuivra la composition.

13 / 18 Aout : le groupe enregistre 16 démos sommaires sur les 30 chansons (!) que Ray dit avoir composé pour le projet, un double album jusqu’alors. Seuls 9 semblent véritablement choisies : parmi les laissées pour compte, les mystérieux titres History et Drop Out.

19 Aout : enregistrement de la piste de fond au moins de I’m In Disgrace.

27 Aout : Education est enregistrée.

2 Septembre : Jack The Idiot Dunce et The First Time We Fall In Love sont enregistrées.
schoolboys in disgrace grandeur nature
9 Septembre : une séance photo est organisée pour la couverture de l’album ( dont la date de sortie est pour l’instant fixée au 10 Novembre ) et sa promotion. L’occasion pour le photographe Chris Hooper de les immortaliser dans leurs neufs habits d’écoliers…

11 Septembre : Schooldays est enregistrée.

13 Septembre : The Last Assembly est enregistrée.

16 Septembre : No More Looking Back est enregistrée.

22 Septembre : un communiqué de presse annonce un nouvel album et un show scénique sur le même thème.
The Hard Way est enregistrée.

23 Septembre : Headmaster est enregistrée.

24 Septembre : Finale est enregistrée.

25 Septembre / 3 Octobre : Ray mixe les morceaux aux studios Konk. Le 2 octobre, le tromboniste John Beecham est venu jouer du trombone pour The Hard Way et Headmaster.

4 Octobre : Ray Davies se rend à New York, mix en mains.

5 Octobre : Ray supervise le mastering de Schoolboys In Disgrace réalisé par Robert Ludwig, à Sterling Sound.

6 Octobre : les pistes master sont données à RCA Records.

31 Octobre : Les Kinks commencent les répétitions pour le show scénique de l’album.

5 Novembre : des scènes d’intérieur sont filmées à Konk Studio avec la 16mm de Ray Davies : elles seront utilisées en toile de fond pour les concerts de Schoolboys In Disgrace.

12 / 15 Novembre : Les Kinks répètent en privé la prestation entière de la tournée Schoolboys à venir, possioblement au Questors Theatre.

17 Novembre : sortie de l’album ( The Kinks Present ) Schoolboys In Disgrace aux USA. Pour Stephen Demorest de Circus, « les Kinks semblent avoir introduit un nouvel âge d’or, après avoir produit leur production la plus mature musicalement de leur carrière »
Un communiqué de presse annonce la sortie en Janvier 1976 de ce même album en Grande Bretagne, et la tournée qui l’accompagnera.

21 Novembre / 18 Décembre : tournée Schoolboys américaine. A noter que Pamelas Travis, l’une des choristes du groupe, campe la petite amie enceinte sur scène, où l’on retrouve également Ray dans le rôle du principal par le truchement d’un masque horrible (…). La section cuivre a également quelques rôles parlés à titre d’intermèdes.

1976


21 Janvier : le single I’m In Disgrace / The Hard Way sort aux Etats-Unis.

23 Janvier : sortie de l’album ( The Kinks Present ) Schoolboys In Disgrace en Grande Bretagne.
Pour Record Mirror & Disc, enthousiaste, « en dehors des paroles, l’album est superbe – et il est une grande amélioration par rapport au style qu’ils ont adopté pour les albums Preservation. Plus viril, plus rock and roll et un peu moins prétentieux. [ Nous pensons ] que c’est plus que suffisant pour porter l’idée initiale, même si elle ne fonctionne pas si bien que ça ».
Mais pour le chroniqueur du NME, la réception est plutôt tiède que chaleureuse. « J’aime beaucoup les Kinks, mais je dois dire que cet album est une collection de chansons plutôt peu inspirées. Thématiser est devenu pour les Kinks une manière facile de s’en sortir, mais ce n’est plus ici l’histoire de la chute de l’empire britannique ou la révélation de la corruption dans le business de la musique, qui avaient tous deux donné naissance à de magnifiques morceaux car Ray Davies croyait en ce qu’il écrivait ».

Ce jour sort également le maxi-single No More Looking Back / Jack The Idiot Dunce / The Hard Way dans ce même pays. Evidemment, le NME n’y réagit pas plus favorablement qu’à l’album dans son entier : « que se passe-t-il avec Raymond Douglas ? L’homme qui a écrit tant de singles inoubliables semble être incapable de laver son esprit de cette confusion musicale…ramenez Shel Talmy. C’est urgent ! ».

28 Janvier : Ray déclare à Rosalind Russel de Record Mirror & Disc : « Je veux retourner à la musique. D’une façon je pense avoir négligé la musique et m’être trop concentré sur la forme littéraire – mais je ne pense pas que ça ait été exagéré. Pour moi, les albums étaient comme des comédies musicales. Je ne pense pas être prétentieux en disant que ça a marché ».
the kinks greatest celluloid heroes
5 Avril : Ray remet des bandes à RCA pour que ceux-ci puissent commercialiser une compilation qui, pour des questions légales, ne s’appellera pas Greatest Hits, pour la simple et bonne raison que seul Supersonic Rocket Ship a atteint les charts, mais The Kinks’ Greatest. Ce disque clôt le contrat de 5 ans signé avec la compagnie.

Commercialement, l’album Schoolboys In Disgrace n’a « rien fait » en Grande Bretagne, comme disent les anglais, mais semble avoir été apprécié des américains lesquels l’ont « propulsé » numéro 45 de leurs charts. Les chroniques de l’album comme des concerts y ont également été clémentes, et l’adhésion du public plutôt au rendez-vous.

L’album chanson par chanson


1)    Shooldays

08/20


Schooldays, ballade au piano chantée par Ray Davies avec une voix presque aussi dépressive que Michel Berger dans ses moments les moins heureux – j’exagère ! -,  se veut une introduction touchante et nostalgique sur le thème de l’école, et son refrain une sorte d’hymne à cette époque de la vie, entre l’insouciance de l’enfance et les premières révélations de la vie adulte…bien.

La mélodie n’est pas franchement mauvaise, mais elle s’écoute sans plaisir. La production sent la naphtaline, comme on dit, mais on se dit que « c’est la nostalgie qui fait ça ». Non, le véritable problème de la chanson…c’est que bon dieu, on ne croit pas un seul instant à la sincérité de Ray Davies ! Les affectations de cabotin passagères ( la prononciation de « so far away » avec un trémolo dans la voix sur le refrain…), la mièvrerie de l’interprétation…ça ne prend pas, ça ne prend pas, je ne sais pas pourquoi.

Du point de vue des paroles, ensuite : disons tout de go que Ray Davies y franchit la limite entre vérité subtile et lieu commun. Je ne vous citerai qu’un exemple : « Les jours d’école étaient les plus heureux, maintenant ils semblent si lointains (…) mais nous n’apprécions jamais les bons moments que quand il est trop tard »…le temps est au présent de vérité générale, si vous voyez ce que je veux dire (…).
Et surtout, comme dit ci-dessus, comment croire en la nostalgie de Ray, sinon pour d’anciens souvenirs amusants de camaraderies ou de l’école en tant que folklore, comme un souvenir que l’on entretient un peu égoïstement sans véritablement vouloir y retourner ? Ray Davies n’aimait pas vraiment l’école…Heureusement, cette vérité est contrebalancée dans quelques vers où il dit avoir détesté ses cahiers et son uniforme qui le conformaient, mais c’est encore pour frôler une forme de démagogie ( c’est pas un gros mot, hein ) en reconfirmant tout de même juste après qu’il y retournerait si seulement il pouvait…Pff. Bon, je ne sais pas vous mais moi, je passe à la plage suivante.

2)    Jack the Idiot Dunce

11/20


Jack, Jack, the Idiot Dunce, comme le dit le refrain, est typiquement dans la mouvance des « chansons loufoques à la Jerry Lee Lewis » écrites par le groupe durant les années 70 ; elle est même musicalement très proche de Duck On The Wall sur l’album précédent, ou Rush Hour Blues, au point qu’on peut penser qu’elle en est issue ; pire, qu’on pourrait en interchanger des sections musicales (…). Le problème, c’est qu’au point où l’on en est, l’on connaît déjà la chanson, et la plaisanterie a déjà était faite…
Ceci dit, au moins, on gagne un peu d’énergie sur un album où, globalement, on ne peut pas s’empêcher de ressentir comme une lourde apathie.

Les paroles en sont une raillerie de l’éternel souffre-douleur de la classe, que l’on a tous connu : celui qui se tient un peu à l’écart, qui est mal fagoté, qui est idiot, qui essaie de participer aux activités des autres mais se ridiculise le plus souvent, qui a une activité motrice aussi leste que celle d’un handicapé moteur…sauf que dans la chanson, finalement, Jack invente une danse unique (…) qui fait crier les filles et que tout le monde essaie d’imiter, et sa mère se trouve enfin un motif de fierté. Voilà une touche d’humour bien trouvée qui ne manque pas d’ajouter quelques points à la chanson et, qui sait, de nous accrocher un peu davantage au rythme frénétique…
 

3)    Education

13/20


Une introduction minimaliste mais efficace ; des couplets magnifiques avec un précieux accompagnement au piano ; un pont intéressant suivi d’un solo agréable près de la quatrième minute et un angle bien trouvé du point de vue littéraire, en partant de l’homme préhistorique ignorant pour aboutir au jour béni de l’érection de la pierre sacrée l’éducation : voilà ce à quoi l’on pourrait réduire l’étiré en longueur Education, qui tente de décoller sur un peu plus de sept minutes, même en accélérant ostensiblement le tempo sur les dernières, sans réussir véritablement à communiquer son énergie à l’auditeur ( et c’est ce qui le sanctionne principalement aux oreilles de celui-ci ).

Côté paroles, le vers à retenir serait celui-ci : professeur, apprends moi à lire et à écrire, tu peux m’apprendre la biologie, mais tu ne peux pas me dire ce pour quoi je vis, car c’est encore un mystère, parce que, même s’il ne porte rien du génie d’un Waterloo Sunset, il reste très évocateur pour beaucoup de gens (…).

Education restera pour moi ce morceau à tiroirs qui a cru trouver dans sa complexité ce qu’il aurait trouvé dans la concision : sa perfection, tout simplement. La technique du patchwork ne saurait fonctionner à tous les coups …


4)    The first Time we fall in Love

11/20


Dave Davies, dans Kink : « la chanson The First Time We Fall In Love est un joli morceau si vous faites l’impasse sur les parodies d’Elvis Presley et du Doo Wop ainsi que ses arrangements tapageurs. En fait, il avait un joli vers à la Mike Love des Beach Boys qui était vraiment émouvant, en dépit du fait qu’il était maquillé par l’humour ».

Mon interprétation de la chanson paraîtra moins positive de prime abord, mais je n’y peux rien : The First Time We Fall In Love est typiquement porteuse du gêne ringard dans l’ADN de l’album, c’est un fait établi, tout le monde aura été prévenu. Un autre fait établi est que la parodie d’Elvis Presley par Ray Davies dans cette chanson paraît trop excessive pour ne pas cracher en quelque sorte dans sa propre soupe, mais les Kinks à cette époque versaient beaucoup dans le pastiche (…).

Ceci dit, après plusieurs écoutes consciencieuses de l’album, il ne s’agit pas d’une si mauvaise chanson, à condition d’écouter ledit album avec l’humeur de rigueur. Pour un peu, elle parviendrait même à se décoller de la production molle qui envenime tout le disque d’un sentiment d’ apathie, relative là ; criante là-bas…Dave Davies y apporte un peu de ferveur dans la deuxième partie des couplets, même si on reste dans du très classique et que, pour ma part, je ne peux encore m’empêcher par endroits de vouloir y adjoindre certains airs de l’album précédent ( le passage « changing places with Norman » de Ordinary People, par exemple ) mais peut-être suis-je profondément atteint par un mal secret qui me fait considérer les différentes sections comme des briques et que mon cerveau se pique de les mélanger…

5)    I’m in Disgrace

16,5/20


La première fois que je t’ai vue, tu étais la femme de mes rêves / la fois d’après il a fallu que je te fasse mienne, et je t’ai traitée comme une reine / la troisième fois que je t’ai vue, tu m’as traité avec un tel dégoût / maintenant je voudrais n’avoir jamais croisé ton visage

Rétrospectivement, on pourrait penser que cette chanson n’est pas tout à fait dans la thématique de l’album, mais pas mal de couples formés à l’école vous diraient le contraire…et puis, désormais, vous connaissez l’histoire (…).

Im In Disgrace est, à mon sens, la vraie perle de Schoolboys In Disgrace. Elle ne souffre d’aucun symptôme dont souffriraient ses voisines – apathie ; pâleur ; froideur ; rhumatismes…- et pour un peu, on pourrait la confondre avec les meilleures de la meilleure période du groupe. L’introduction au piano est divine, la mélodie accrocheuse, l’énergie présente, la sincérité indubitable…du très bon travail, et j’en ai autant pour les paroles.

6)    Headmaster

11,5/20

schoolboys in disgrace concert
Dave Davies, dans Kink : « J’aime le morceau Headmaster. Le refrain après le solo de guitare est purement magique. Tellement rempli d’émotion, de regret et de colère. Poignant. Tous les souvenirs doux amers de cette époque sont revenus ».

Nul doute qu’il ait aimé Headmaster avec ces paroles insolentes prononcées par le jeune écolier impénitent envers ledit Headmaster ! Ray Davies a écrit dans son autobiographie que la figure du principal, chez son frère cadet, s’était depuis retrouvée chez toutes les figures de l’autorité…alors quelle revanche ! en quelque sorte…

Hé bien, voyez-vous, je l’aime plutôt bien moi aussi ; ou disons qu’elle tire bien son épingle du jeu dans un album gangréné par une forme de mollesse, partout omniprésente.

Encore une fois, un joli travail est effectué sur l’introduction au piano et la tension est présente, avec ces cymbales « clashant » aux moments clés et cette progressive montée en puissance, jusqu’à l’arrivée des guitares après le vers «  this time it’s a serious offense »  qui me semblent devoir beaucoup au riff principal d’Hello Hooray d’Alice Cooper…-. Ensuite, la tension de la chanson décline inexorablement, après un refrain assez faible, pour s’emberlificoter dans des nœuds de guitare qui, pour être plaisants sur le plan sonore, n’en sont pas moins assez stériles sur le plan mélodique, et l’auditeur finit par peu ou prou s’ennuyer. Dommage, cela avait pourtant si bien commencé…


7)    The Hard Way

16/20


Dave Davies, dans Kink : « Hard Way est un pur classique des Kinks ».

Et Dave Davies a raison !

Mais vous l’aurez compris, The Hard Way est seconde sur mon podium de l’album. Ceux pour qui elle ne serait QUE seconde me demanderont « à quel motif ? » et je répondrai : au motif que la recette en est quand même un peu plus évidente sur celle-ci, mais aussi qu’elle m’apparaît plus datée.

En ce qui concerne la musique, rien que de très classique : The Hard Way est un rock aux accords plaqués, énergique et accrocheur, qui se détache complètement de la nasse un peu stagnante dans laquelle se sont prises la plupart des chansons de l’album. En ce qui concerne les paroles, je ne saurais que trop conseiller la lecture de ma petite section concernant Ray Davies et l’école, pour ceux qui ne l’auraient pas encore fait, car il s’agit précisément de ce duel entre l’autorité scolaire qui tend la main et dit « viens, c’est la voie la plus simple, tu auras un diplôme et ta vie sera simple » et l’aspirant artiste qui répond « non merci, je crois que je peux avoir mieux dans mon propre genre »…

8)    The Last Assembly

?/20


La chanson qui ressemble le plus au côté « remise des médailles de fin d’année » de l’école, mais aussi à son côté « allons tous sur l’estrade et chantons une chanson pour la kermesse pour dire à quel point ce fut une bonne année mais aussi à quel point l’année prochaine sera encore meilleure… ».

En dehors de mon doute persistant concernant la totale sincérité de Ray Davies parolier sur ce genre de titre, mon plus gros problème est d'une part que je n’ai aucune idée de la difficulté que présente ou ne présente pas la composition d’un tel ( pseudo ? ) hymne comme celui-ci, mais aussi que, d'autre part, paradoxalement, pire encore que de me faire ressentir le moindre sentiment, The Last Assembly fait naître au départ de mon échine comme un profond sentiment de honte, le genre « bon, très bien, je…je pense que pendant que vous chantez, je vais aller me boire un verre sur le balcon. Dîtes moi quand vous avez terminé ».

J’utilise donc mon joker sur cette piste-ci…mais vous aurez compris que je ne la porte pas dans mon cœur ( la critique la plus nette que je puisse former à son sujet est encore une forme de dégoût – c’est heureusement assez rare avec les Kinks…- ).

9)    No More Looking Back

16/20


Malgré une introduction un peu longuette pour un morceau des Kinks et toujours ces arrangements à faire pâlir n’importe quelle chanson, Ne Plus Regarder En Arrière, en français, est l’un des forts moments musicaux de l’album, mais aussi – et ce n’est pas négligeable – la chanson qui me paraît la plus sincère des chansons « sensibles » de l’album.

L’auditeur n’a aucun mal à s’identifier au narrateur qui croit voir un visage connu dans la rue et, progressivement, se rappelant malgré lui à des souvenirs, finit par voir ce visage partout et être hanté par les images de passé avant de déclarer, se rassérénant : «  le passé est derrière, c’est un fait, maintenant il ne faut plus regarder en arrière – ça promet d’être dur ! ». D’autant que musicalement, cela fonctionne et la tension est belle et bien présente, chaque partie bien équilibrée et que l’on réécoute le morceau avec plaisir.

On retrouve avec joie Ray Davies le raconteur d’histoire, le temps de cette chanson ; incontestable réussite dont seule l’austérité de sa production peut la rendre moins « immédiate » qu’elle ne devrait.

10)    Finale

?/20


Finale, avec son unique minute de musique, semble être là pour compléter le concept, clore l’album et afficher un compte rond sur la pochette arrière du disque.
Bon, je m’en sens un peu navré mais je ne lui trouve pas réellement d’autre mérite, d’autant qu’il reprend simplement le motif crescendo final de la chanson Education…pas de note non plus pour celui là, donc ( ironique, n’est-ce pas, pour la chronique Schoolboys In Disgrace ? Ah ah…ce n’est pas drôle ).


Note de l’album :

11/20

schoolboy in disgrace uniforms 1
Schoolboys In Disgrace, disque le plus mièvre et le plus mou de la décennie 70 kinksienne, nécessite à mon sens une initiation poussée JUSQUE LA de leur discographie sous peine d’être absolument incompris.

Une initiation qui raconterait comment Ray Davies en est arrivé à vouloir absolument conceptiser ses projets ( la saga Preservation, puis The Kinks Present A Soap Opera ) après avoir flirté avec le concept album ( Face To Face et surtout Village Green, en occultant Arthur qui eût du être une B.O ) avant de plus sobrement les thématiser ( le présent disque ). Une initiation qui raconterait également comment ils en sont venus à friser l’autoparodie et presque se décrédibiliser à force de pasticher les autres, et même leur piquer certaines idées musicales. Enfin, une initiation qui raconterait une partie de leur vie, et comment après les procès divers liés à l’escroquerie plus ou moins totale de leur contrat d’édition et leur bannissement au USA, dû au comportement rebelle du groupe, ils revinrent à un esprit plus traditionnel de la musique ( le folk ; le blues en passant par la country, les music hall et enfin le rock des années 50 ), sans doute pour publier plus rapidement et remplir plus vite des caisses désespérément sèches au regard des réussites passées, mais aussi comment ils revinrent aux USA après la levée de leur bannissement, capitalisant sur lesdites réussites passées lors de cérémonies rock plutôt massives qu’autre chose.

Cependant, si je déconseillerais à quiconque de commencer par ce bout-là la discographie des Kinks, je ne peux qu’encourager à quelque public que ce soit l’écoute immodérée et sans autopersuasion de I’m In Disgrace, The Hard Way et dans une moindre mesure peut-être No More Looking Back, ainsi qu’encourager les admirateurs du groupe à un peu d’indulgence envers des titres tels que Education ou Headmaster, qui recèlent chacun de leurs courts – mais vrais – moments de grâce, quelque soit la force avec laquelle la production puisse dissuader les oreilles des uns comme des autres.
Sur un album de 10 titres, et en 1975, est-on vraiment si loin d’un album honnête de la part d’un grand groupe de rock des années 60 ? A vous de juger, comme dirait l’autre…

( P.S. : n’hésitez pas à soumettre en commentaire vos « chansons sur l’école » préférées ; par exemple, je trouve à titre personnel que School de Supertramp est un sacré petit bijou sur ce thème…enfin, à vos claviers ! )

Sources de l’article

Livres : Kink, Dave Davies
             The Kinks All Day And All Of The Night, Doug Hinman
             X-Ray

Images : Site de Dave Emlen.
              The Kinks All Day And All Of The Night, Doug Hinman

Commenter cet article

Franckie 07/04/2010 19:42


Passionnant ! Un album que j'ai toujours un peu sous estimé. Bon, c'est pas le meilleur des Kinks, loin de là, mais le redécouvrir en lisant ta chronique (j'adore l'exercice , surtout avec les
commentaires chanson par chanson) me le fait apprécier sous un jour nouveau.


Fletcher Honorama 08/04/2010 15:06



Hé, merci beaucoup! Tu sais que les commentaires me font très plaisir...


Content que la chronique t'ai permis de l'écouter d'une oreille différente


 



Member Walter 12/03/2010 11:21


Waouh! Tu n'arrêtes plus aprés le Kelvin Hall ... Cet article tombe à pic pour moi!


Fletcher Honorama 12/03/2010 14:05





Oui, je voulais me relancer après la maladie, et étant donné que j'avais beaucoup de notes accumulées déjà pour cet album et que je savais que tu le recevrais bientôt, j'ai pensé : ce serait pas
mal de faire coïncider tout ça...

Pour le Kelvin Hall, ça me trottait depuis nouvel an où j'avais déjà traduit le livret, donc ça a été assez vite

Il y aura un peu de décalage d'ici au billet sur l'album live de Dave, car j'aimerais retourner à mes fictions un peu, et il risque d'y avoir encore plus de décalage d'ici à ma chronique de Soap
Opera au vu de mon train de ces derniers mois, mais sait-on jamais...

J'espère que tu aimeras les angles traités dans la chronique, en tous cas !