Chronique Kinks : X-Ray ( 1994 )

Publié le par Dimitri Dequidt

J’en fais la publicité à quasi chacune de mes chroniques, je le cite à tour de bras ; il est donc temps que je lui consacre un article particulier. X-Ray, ou l’autobiographie non autorisée de Ray Davies ( ah ah, sacré lui ! ) est incontournable pour qui se targue d’une passion pour les Kinks.


Pour commencer, pourquoi une autobiographie non autorisée, me direz-vous ?…la raison en est simple. X-Ray, histoire dans une histoire, est raconté à la première personne par un jeune garçon vivant dans un futur proche dans un monde Orwellien monopolisé par la Corporation, une société mystérieuse encourageant le conformisme le plus total et dont les ennemis sont la singularité et l’identité. Ce jeune garçon n’a aucune idée de qui il est, de l’identité de ses parents, et c’est à travers une biographie qu’il doit écrire pour la Corporation sur le marginal et taciturne Ray Davies qu’il va se découvrir lui-même. Il se prendra d’abord par rêver les rêves du compositeur des Kinks, alors qu’il n’avait jamais su rêver depuis un traumatisme de son enfance. Puis il finira par vivre une expérience quasi mystique avec celui-ci en vivant ses souvenirs en expériences directes : un moyen narratif de jongler entre la portion fictive du livre et les souvenirs purs de l’auteur.
Je ne spoilerai pas grand chose en vous disant que, d’un point de vue fictif, l’enfant parviendra au final grâce à cette expérience à recouvrir les informations relatives à son identité, mais héritera également de la volonté d’affirmer sa singularité comme l’aura fait Ray Davies au cours de sa carrière, dans un roman par ailleurs un tantinet paranoïaque où ce dernier semble convaincu d’être un ennemi pour quelqu’un ( un hématome laissé par les multiples procès occasionnés par le management irresponsable du groupe, sans doute…). C’est du moins tout ce que l’on a à en dire de ce point de vue. On pourra toujours disserter sur « l’enfant n’est-il pas le nouveau Ray Davies », « l’autre Ray Davies », ce serait se laisser distraire par un Ray Davies qui ne rêve dans cet œuvre rien de mieux que de brouiller les pistes de la réalité et de la fiction. On peut sourire quand même, aujourd’hui, à certaines des anticipations risquées à l’époque par Davies et qui se sont révélées fausses («  l’émergence du Pays de Galles en tant que leader de l’industrie Européenne » ). Mais enfin, l’intérêt est ailleurs !

Le compositeur, improvisé écrivain le temps d’un livre, s’en défend dans la préface : il ne cherche pas à faire là de la littérature. Il cherche à soigner son témoignage. D’un point de vue stylistique, si l’auteur sait raconter une histoire, la narration n’est pas spécialement enchanteresse :  on pouvait difficilement s’attendre, de toutes façon, à retrouver la verdure et l’ensoleillement de ses meilleures compositions. Si tant est que l’on puisse qualifier un homme de génie, Ray Davies en est / était un, et les génies sont rarement polyvalents. Au moins sait-il parfaitement rendre présente une situation et ce n’est pas un mérite anodin littérairement parlant.
    
    Autrement, le parti pris par le livre est simple : ne pouvant retrouver sa personnalité ni dans les témoignages divergents des témoins de l’époque ni dans ses trop sporadiques entrées dans ses carnets intimes, Ray Davies a décider d’écrire sa biographie en mettant les chansons au centre de sa vie, comme si cette dernière n’avait été pour elle qu’un support biographique. Voilà pour les intentions. Des intentions qui raviront tout amateur de sa musique.
Seulement concrètement, le résultat est un peu en demi-teinte. Parfois la combinaison est parfaite, parfois il y a des longueurs dans un sens ou l’autre, le plus frustrant étant que Ray semble là distribuer une anecdote en or comme une anecdote en pierre avec la même nonchalance, rien n’indiquant de quelle chanson il trouvera le moyen de parler à la page suivante, tant il contrôle capricieusement le livre comme les entrevues enregistrées avec le garçon, prétextant tantôt un coup de fatigue tantôt un ras le bol pour éluder certains sujets. De mémoire, seuls les albums couvrant la période 1964 à 1975 y sont cités de manière certaine, ce en 420 pages : rien n’existe après Schoolboys in Disgrace ( comme sur ce blog, du reste ).

    Cela nous amène à un autre écueil à mon avis : le rythme du livre. Il est lent et s’attache beaucoup à décrire la genèse du groupe : au bout de plus d’une centaine de pages, You Really Got Me n’est toujours pas sorti. Au moins comprend-t-on d’autant mieux l’attachement de Ray à ce que, rétrospectivement, Days soit une chanson d’adieu aux Kinks quand un premier membre du groupe s’en va en la personne de Pete Quaife. Il fallait de toute façon inévitablement couper des scènes, en favoriser certaines, sur un papier où rien ne se fait en temps réel. Le parti est pris. D’ailleurs, les détails donnés en première partie du livre sont extrêmement intéressants, intimes et remplis de chaleur. La vision de Ray de l’école, sa différence perçue comme une difformité, sa perception du monde de l’art, ses premières velléités artistiques sont sans aucun doute capitales à sa compréhension. Elles expliquent l’apparition de certains albums, aussi. Dommage tout de même qu’elles sacrifient des descriptions plus détaillées des albums, notamment des chefs-d’œuvre décrits seulement pour un prix de gros ça et là…Pour le reste, Ray Davies a soit une mémoire soit une capacité à réinventer son passé édifiante. Il n’y aucun doute à émettre au moins sur ce qui est dit au sujet de la musique. Il faut également ajouter que, si les passages concernant les différents litiges et/ou malédictions ayant entourés le groupe sont parfois envahissants, ils sont d’une importance majeure en ce qu’ils expliquent les freins inutiles ayant jalonné leur carrière, et ne sauraient être raccourcis. Les seules longueurs que je déplorerais réellement sont celles concernant les passages de fictions, accessoires à mon goût. Une compensation peut-être de n’avoir pas pu publier un roman de fiction qu’il avait écrit précédemment…

    Au rayon des réelles absences nous noterons que : il est peu fait cas des hostilités avec le frère Dave ; une seule piste très nébuleuse apporte un nouvel éclaircissement sur le bannissement des Kinks aux USA ; l’anecdote du travesti ayant engendré la chanson Lola n’y est pas racontée ; la rencontre / romance avec Chrissie Hynde non plus et enfin, on ne sait toujours pas qui est Julie Finkle. Voilà les réels défauts majeurs du livre*, hormis le parti pris de se concentrer sur une période très précise de l’histoire du groupe comme de sa vie.

Pour ma part, Ray aurait pu tout aussi bien écrire uniquement l’inventaire exhaustif de l’origine, l’écriture et l’enregistrement de toutes ses chansons, et j’aurais été un homme comblé. Mais sans doute que l’on passerait à côté de beaucoup de protagonistes sympathiques de la vie d’un homme mal dans sa peau, hyper créatif, paranoïaque, immodeste parfois mais mal considéré souvent, sachant humaniser ses échecs comme rester critique sur ses succès.



*La biographie moins pudique de Dave Davies, kink, sortie un an plus tard, est sans doute complémentaire concernant certaines de ces omissions, notamment la rivalité entre frères. Tant et si bien qu’elle aurait d’ailleurs conforté la brouille entre les deux, qui n’ont plus fait de concert ensemble depuis 1993 et qui, en dépit des dernières rumeurs, ne sembleraient pas prêts à le faire ( Cf : déclarations de Dave sur son forum ? ).
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