Chronique Kinks : The Kinks Are The Village Green Preservation Society ( 1968 )

Publié le par Dimitri Dequidt

1) The Village Green Preservation Society

17,5 / 20

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« L’hymne national de l’album », selon Ray Davies. Il est également devenu l’hymne ultime de tout fan des Kinks, et l’on en a tiré le slogan God Save The Kinks, pastichant le premier vers de la chanson, pour baptiser une campagne promotionnelle américaine de Reprise visant à le sauver commercialement…

Un hymne long à venir puisque ce n’est pas avant l’été 1968 qu’il intervint dans la genèse du jusqu’alors projet Village Green, aussi chanson initiale du concept, dont Ray Davies jugeait que le nom n’était pas assez large pour recouvrir les chansons crées depuis et baptiser l’album. Il s’en est expliqué au Saturday’s Club de Brian Matthew en Novembre, quelque jours avant la sortie en magasin de l’album final : « ça faisait environ trois mois que je cherchais un titre pour l’album, quand on a fini la plupart des morceau, et quelqu’un a dit que l’une des choses que les Kinks avaient fait ces trois dernières années, c’était préserver »…ainsi le compositeur s’élança-t-il dans l’élaboration dudit hymne, et trouva matière à renommer le projet : Village Green Preservation Society.

Littéralement, la chanson présente le groupe, regroupé sous l’identité de Preservation Society, et à travers différents titres farfelus (« nous sommes le consortium de l’appréciation des tartes à la crème » ; « nous sommes affiliés à la condamnation des gratte-ciels »…) à la fois revendicatifs, innocents et, par dessus tout, inoffensifs, énumérant une sorte de tri de ce qu’il faut et ne faut pas garder si l’on veut vivre l’avenir dans le meilleur des mondes. La première protest song peut-être qui, pour n’être pas virilement déclamée, pour n’être pas le moins du monde poseuse (…), n’en est pas moins un sincère cri du cœur ; Davies a, une fois de plus, retourné le problème…


Il s’est d’ailleurs prudemment expliqué des paroles à l’époque auprès de Jonathan Cott :donald-duck.jpg
« Toutes les choses de la chanson sont des choses que j’aimerais voir préservées. J’aime les Village Green ( ? ), les sociétés de préservation, j’aime Donald Duck, Desperate Dan [ un héros de Comics ], la bière à la pression. Beaucoup de gens m’accusent d’être une sorte de fasciste dans la chanson. Traditionnaliste, vous voyez ? Mais ça ne l’est pas. C’est un sentiment chaleureux, comme un monde imaginaire où je peux me retirer ». Ailleurs, il dit encore : «Je ne suis pas particulièrement patriotique-peut-être que je suis juste égoïste, mais j’aime que ces choses traditionnelles britanniques soient là. Je ne vais plus jamais voir de cricket, mais j’aime savoir que c’est là…ça sonne terriblement sérieux tout ça, mais ça ne l’est pas vraiment – je veux dire, je ne mourrais pas pour cette cause, mais je pense que c’est extrêmement important ».



Cette nostalgie, on l’aurait parié, esdesperate-dan.jpgt partagée dans la fratrie : « Quand on regarde autour de soi maintenant l’architecture terrible de l’Angleterre du milieu à la fin des sixties », écrit Dave Davies dans Kink, « c’est comme un rappel constant d’à quel point la Grande Bretagne d’après guerre était irréfléchie et naïve. Ils ont joyeusement démoli les délicieuses rangées de maison victoriennes à travers tout Londres, et les ont remplacées par des immeubles froids et moches ; ils ont défiguré les jolis paysages de campagne pour construire plus de route. Les architectes et les désigners devaient sûrement avoir la tête dans le cul ».

Il y a même un vers litigieux dans la chanson que, comme moi, vous avez remarqué j’en suis sûr : « We are the Village Green Preservation Society, God save little shops, china cups, and virginity »…ce vers m’avait donné, à l’occasion de mes premières écoutes de l’album après l’avoir acheté dans un virgin de Piccadily Circus, une image singulièrement chaste du groupe…« Est-ce que Davies veut véritablement préserver la virginité ? » se demande à juste titre Robert Christgau dans Village Voice. « Probablement pas. Mais la forme fictive lui permet de rester ambivalent ». C’est vrai. Mais ne vous avisez pas d’aller en parler à Dave Davies, qui s’amuse à jouer les oublieux dans Kink : « Je ne connais pas le passage sur la virginité – la tendance puriste de Ray pousse les choses un peu trop loin. Quoiqu’il en soit, Village Green est un très bel enregistrement ».

Tendance puriste ?…c’est peut-être même un peu plus simple que ça. Ray Davies expliqua à Jonathan Cott qu’il « pensait qu’au village green, c’était tous des frères et sœurs, personne ne faisait l’amour parce que tout se passait dans la famille. Je ne pense pas qu’il y ait une chanson d’amour dedans ». C’est une dimension à ne pas oublier dans l’album : la famille. Toutes les chansons ont été composées, plutôt que dans la nouvelle maison de Ray, au 87 Fortis Green, à quelques centaines de mètres de là où lui et son frère avaient passé leur enfance et appris à jouer de la musique. « Grandir dans cette famille, c’était une forte base musicale. Ce n’étaient pas de supers musiciens, mais la musique était partie prenante de la famille, et il fallait toujours qu’on chante des chansons au piano. Ça a sans aucun doute déteint sur moi. Ce que mon père voyait, la famille connaissait. Je ne suis jamais allé aux music hall, ni aucune de ces choses-là. Il allait voir des spectacles musicaux et avait coutume d’aller danser, alors j’ai pris pas mal de ces choses de ma famille ». « Un gros truc qui nous a vraiment aidé Ray et moi », dit Dave en 2001, « c’est notre famille, à une époque où les gens parlaient de se rebeller contre absolument tout ».On apprend également dans X-Ray que chacun, dans le clan Davies, a une chanson qui le représente. Il y a une dizaine d’années, Ray déclara également que « Notre voisinage était comme un village (…) Cette partie de Londres est encore magique ». Son imaginaire ne dut pas chercher bien loin pour trouver terrain fertile à son parallèle Village Green.

En ce sens, Village Green Preservation Society est peut-être avant tout la préservation d’un patrimoine personnel fort enraciné, en même temps qu’un dernier hommage avant une forme de grand départ qui s’appellerait la maturité ; celle de ne pas s’accrocher au passé et devenir un bon père de famille, un bon mari, tout du moins essayer ? Il fera allégoriquement ses adieu à ce patrimoine personnel dans la chanson Days. « Il était évident », dit-il, « que je disais adieu non seulement à une maison, mais aussi une manière de vivre, une époque, une inspiration »

Musicalement, la chanson titre sonne avec une telle simplicité qu’elle donne l’illusion de la facilité : 4 accords et une mélodie cyclique qui, en terme de changements, surprend surtout par sa modulation de Do Majeur à Ré majeur à 1 minute 12. Mais son interprétation et ses arrangements, à la fois clairs, évidents et intelligents, donnent à l’ensemble la force d’un classique.
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Il y a cette introduction au piano, d’abord, apparemment jouée sans effort mais d’un timing parfait ( il peut s’agir de Nicky Hopkins, une version plus lente enregistrée au compte des BBC session mettant en exergue une main moins habile, jouée de source sûre par Davies ). Il y a ce riff à 6 notes, ensuite, parcourant toute la chanson dont il est caractéristique. Il y a le jeu de batterie de Mick Avory, également, particulièrement expressif. L’harmonie proche des frères Davies sur les couplets.

Le mixage de la chanson, remarque Andy Miller dans son biblique The Kinks Are The Village Green Preservation Society, est pour sa part particulièrement intelligent avec un placement central de la voix de Ray variant les sonorités d’agréable manière, d’abord sur le vers « God save the George cross AND ALL THOSE WHO WERE AWARDED THEM» ( Que dieu protège la croix de George et tous ceux qui l’ont obtenus, la croix de George étant en quelque sorte l’équivalent de notre légion d’honneur ), ensuite sur les derniers vers de la chanson où Ray reprend en quelque sorte son dû. Le tout menant à l’apparemment improvisé et désormais célèbre « God Save the Village Green » de ce même Ray.

Andy Miller, toujours dans le même ouvrage, fait remarquer qu’il y a, dans la chanson, une portée satirique qui été oubliée et échappe à l’interprétation depuis, et qui est directement liée au climat géopolitique de l’époque. 1968 fut une année mouvementée pour les Britanniques, comme partout dans le monde : les manifestations anti-Vietnam au sein de l’ambassade américaine furent alors les plus violentes du post colonialisme ; le rôle du pays dans le monde s’était amoindri ; le pound avait dévalué, poussant le Labour a lancer son plan « I’m Backing Britain » ( je soutiens la grande bretagne ) comme incitation lancée aux consommateurs de consommer britannique et de supporter les industries britanniques. Bruce Forsyth sortit un single éponyme pour Pye, co-écrit par le directeur musical de la firme Tony Hatch. 1968 fut aussi l’année où Enoch Powell du parti conservateur exhorta le rapatriement des immigrés africains et ouest-indiens à travers son discours du 20 Avril 1968 qui marqua la fin de sa carrière politique. Des gens marchèrent pour, d’autres contre lui.
Ce fut donc une année de peur du futur et de nostalgie du passé.

Tôt dans l’année, Ray Davies avait composé une chanson satirique intitulée We’re Backing Britain pour le programme de la BBC At The Eleventh Hour…on peut donc voir en les paroles de The Village Green Preservation Society un peu moins de fantaisie pour un peu plus d’ironie, un peu moins d’exotisme pour un peu plus de parodie, puisqu’elles tournent en dérision « les certitudes des contestataires avec une liste d’exigences totalement idiosyncrasiques, qui amènent un appel à la pondération : what more can we do ? ( que pouvons nous faire de plus ) », écrit Andy Miller.

J’ajouterais qu’aujourd’hui, dans notre économie ( et notre culture ! ) mondialisée(s), la chanson garde son intérêt si on la confronte à une analyse plus politique, et montre un aspect sous-jacent plus subversif qu’une écoute de divertissement pourrait le laisser paraître de prime abord…

Anecdote amusante : on retrouve le fameux tada tada dadam de la chanson sur Hold My Hand de Dave Davies, enregistrée pour une première fois aux studios Polydor fin Décembre 1968 sous la production de son frère et d’Alan MacKenzie aux côtés d’autres chansons ( Creeping Jean ; Do You Wish To Be A Man ; Crying ) qui sortiront toutes en single dans un pays ou un autre plutôt que sur hypothétique album solo qui ne verra jamais le jour.

2) Do You Remember Walter

16,5 / 20


« Walter était un ami à moi, nous jouions au football ensemble tous les samedis. Puis je l’ai revu environ cinq ans après et nous avons découvert que nous n’avions plus aucun sujet de conversation ». Tels furent les mots de Ray Davies au sujet de la chanson peu avant la sortie de l’album.

La chanson traite du contraste des destinées provoqué par le temps qui passe : tandis que le narrateur / Ray Davies, devenu une pop star, en vient à regretter le temps des cigarettes fumées derrière la porte de jardin de Walter ( et avec lui sans doute une vie anonyme et ordinaire ), on peut imaginer le désarroi de Walter qui, bien qu’il ne réponde pas, se moque sans doute bien des élans nostalgiques de l’autre, l’esprit trop occupé à l’entretien de sa petite vie conforme. « Il y a un vers dans les paroles », dit Davies, « les gens changent souvent, mais les souvenirs des gens peuvent demeurer, qui résume ce dont cela parle ». Il s’agit du dernier vers pour être plus exact, qui soit modère la chanson en lui retirant toute animosité – on peut ne se souvenir que des belles choses telles qu’elles étaient, telles que le suggèrent Days ou People Take Pictures (…) – soit la ponctue d’un reproche – on pourrait au moins se souvenirs des belles choses, plutôt que de s’en tenir à une indifférence insignifiante -. Chacun choisira.

La chanson est solide, comme le suggère l’introduction d’accords plaqués au piano. La basse semble aussi élémentaire que le riff de Picture Book. La batterie, discrète, est mise en valeur quand il le faut. Le morceau est centré sur la narration convaincante de Ray. Rien n’est de trop. Et exemple du génie de Ray Davies : à un moment donné, les paroles disent Walter, tu n’es qu’un écho d’un monde que j’ai connu il y a si longtemps. Cet écho d’un monde perdu, il nous le semble entendre avec le mellotron fantomatique entourant la mélodie chantée depuis le début du morceau : voilà un exemple de morceau intelligemment arrangé, faisant honneur à une très jolie composition tant musicale que littéraire.

Après « l’hymne national de l’album », Do You Remember Walter est une bonne introduction au sujet sous-jacent de toutes les chansons de l’album : le passé et sa préservation.

Anecdotique : selon Dave Davies, la chanson aurait possiblement été partiellement inspirée par Terry, neveu de lui et Ray et fils de l’étrangement célèbre oncle Arthur.

3) Picture Book

16 / 20


« Il y a des chansons que j’aurais du confier à ma collection privée. Ces deux chansons [ Picture Book et, dans le contexte de la citation, Muswell Hillbillies ] sont inspirées par ma famille et mentionnent des gens qui ont vraiment existé ».

Ray Davies oublie de dire qu’initialement, pourtant, cette chanson était programmée sur Village Green ET sur Four More Respected Men, avant que ce dernier ne meure dans l’œuf. Elle n’a pas non plus été oubliée sur scène. Difficile donc de la confier à une collection privée, même à posteriori…

Autrement, la chanson sonne dans son ensemble comme la chanson élémentaire d’une nouvelle pop anglaise, à l’instar de son riff évoquant un échauffement à la guitare et ses passages de gammes. Essayez, vous verrez : ce sont toujours les mêmes cases qui sont joués, chaque fois sur une corde supérieure. Il n’est guère étonnant que la chanson soit bonne, les bons riffs basiques entrent souvent dans la légende ( Day Tripper, Smoke On The Water…). Heureusement, la chanson ne se limite pas qu’à cela : elle est suffisamment diversifiée avec ses chœurs entêtants et ses couplets comme des slogans pour ne pas y parvenir ( bien que ce soit justement son caractère répétitif qui m’empêche de l’estimer davantage (…) ). Pour ceux que cela intriguerait, l’exotique Scooby dooby doo final chanté par Davies est probablement emprunté au Strangers In the Night de Frank Sinatra, qui fadait avec ces mots. Une trace de l’écoute intensive du crooner deux années auparavant, sans doute. Evidemment, le Scooby dooby doo Kinksien est autrement enjoué. A ce propos, son compositeur décrivait la chanson de chapeau papier Kiss Me Quick, qui sont une vieille tradition britannique des boutiques souvenir des villes de bord de mer.
L’enthousiasme frais et galvanisant de Picture Book en ferait presque oublier les nombreuses prises nécessaires à sa conception, et la nature froide de son sujet. C’est le versant heureux des photographies que l’on ressent ici, celui qui se contente de sourire au bon vieux temps ; l’autre versant, celui qui ne veut pas s’emmurer dans la nostalgie de moments perdus à jamais, est présent dans People Take Pictures Of Each Other.

Concernant les photographies elles-mêmes, Dave Davies s’est exprimé en 2001 dans une interview de Bill Orton : « personne ne pouvait se permettre d’acheter un foutu appareil photo. Je ne connaissais personne qui aie un appareil photo, pas même dans notre rue. Ce n’était pas une chose importante, à moins que tu ailles en vacances – à Ramsgate, ou autre. Nous avions des photos de ça… ». Des photos de ça comme il y en a deux reproductions dans l’encart central de son autobiographie : l’une montrant Ray, environ 12 ans, entre Dave et Terry ( fils de leur sœur Rosie et son mari, Arthur ) ; l’autre montrant Gwen et Rene, deux autres sœurs de Ray, aux alentours de 1957.

Pour l’anecdote : Picture Book a officié pour une publicité Hewlett-Packard…cette anecdote vous a été présentée par Pif Gadget.

4) Johnny Thunder

14 / 20

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Ray Davies : « Ca parle d’un rocker. Je l’ai écrite après que Wild One soit sorti ». Wild One est un film sorti en 1954 traitant de deux bandes rivales de motards. Le rôle des leaders était assuré par Lee Marvin d’un côté et Marlon Brando, dont le personnage s’appelait Johnny – tiens tiens…-, de l’autre. Il est ressorti dans les cinémas londoniens en 1968. « C’est le chien de meute local, un vrai salaud, mais il est à l’intérieur, là ! » dit de lui Davies au Melody Maker ( vous aurez noté l’humour ).

Présent aussi bien sur la liste de Four More Respected Men que des deux moutures de Village Green sorties tour à tour à l’époque, Johnny Thunder correspond à l’esprit théâtral envisagé au départ par Davies, et son désir d’y représenter « le village et les gens qui y vivent ». C’est ainsi que Johnny Thunder rejoint une galerie de personnages comprenant Walter, la sorcière Anabelle, Monica et même un chat phénoménal, dont on peut tous dire que s’ils viennent d’horizon divers ne rougissent pas de ce qu’ils sont et vivent en paix.

La principale distinction de Johnny Thunder à leur égard est d’être un morceau plus dépouillé héritant de peu de trucs de production : c’est par exemple le premier de l’album où la voix de Davies n’est pas doublée. Dommage tout de même que la guitare électrique soit si effacée sur le mix…
Musicalement, la composition est suffisamment caractéristique avec ses chœurs originaux et sa lancinance pour s’intégrer dans les bons grains, même si on ne ressent nul part le besoin de s’envoler. On peut s’étonner à ce que la seule chanson traitant d’un rocker ne soit pas la plus énergique, mais soit…c’est une bonne petite chanson douce à prédominance acoustique, simple, sans esbroufes.
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Du point de vue de la narration, la subsistance du rocker rebelle en harmonie avec les éléments a de quoi amuser : Johnny Thunder vit dans l’eau, se nourrit de la foudre. Mais c’est ce qui me plaît : la reprise du personnage dans One Of The Survivor, chanson assez caricaturale de Preservation Act 1, perd son rapport avec les Kinks tels qu’on les imagine, lyriques et surréalistes dans les situations banales et quotidiennes. La jolie Helena prie pour Johnny, disent les paroles. Elle a peut-être raison.

Pour l’anecdote, Dave Davies soupçonne Pete Townshend, compositeur principal des Who et admirateur des Kinks devant l’éternel, d’avoir recyclé cette chanson dans son œuvre propre. Après tout, il avait déjà bien admis avoir bâti I Can’t Explain d’après les premiers hits des Kinks, et Pete Quaife et Ray Davies étaient les amis mutuels d’un Barry Fantoni qui d’après le guitariste des Kinks, aurait « transmis nos idées à Townshend ». Sans savoir de quelle chanson il fut question exactement, on peut trouver des éléments voisins à Johnny Thunder sur Overture et Go To The Mirror dans l’album des Who sorti six mois plus tard, Tommy. Tout ceci ne serait pas passé dans l’oreille d’un sourd, puisqu’à l’occasion de l’acclamation du Premier Opéra Rock, Ray Davies a glissé à Rolling Stones au sujet de Johnny Thunder : « ce serait sympa d’entendre les Whos la chanter ». Bon, il s’agit surtout d’inspiration, tout ce qu’il y a de plus courant en musique.

[ Nddd : Pour ceux qui se poseraient la question : non, je n’ai jamais entendu personne faire explicitement le rapprochement entre cette chanson et le Johnny Thunders guitariste des New York Dolls, pourtant contemporain. A moins que le pseudonyme Johnny Thunders ait été employée sur le tard ? Sinon, un journaliste a-t-il déjà posé la question à Ray ?…]

5) Last Of The Steam Powered Train

13 / 20


« C’était le cas où l’idée vient avant la chanson. Encore une fois, comme dans la chanson Walter, ça parle vraiment de n’avoir rien en commun avec les gens. Tout le monde voulait savoir des choses sur les trains à vapeurs il y a une paire d’années, mais c’est terminé. C’est au sujet de moi en tant que dernier des renégats. Tous mes amis sont bourgeois maintenant. Ils ont tous arrêté de jouer dans des clubs. Ils ont tous gagné de l’argent et ils ont de bonnes mines. Assez bizarrement, je n’ai jamais autant aimé les trains à vapeur ». Ray Davies confiant ses impressions au Melody Maker à l’occasion de la sortie de l’album.

Enregistrée comme Big Sky en octobre 1968, après l’annulation de l’album à 20 pistes original, et probablement l’une des dernières chansons composées pour l’album, Last Of The Steam Powered Train est un ajout tardif.


Le Dernier des Trains à Vapeur, en français, est la plus longue chanson de l’album, la smokestack-lightning.jpgplus dure en terme de sonorité aussi et, dans son contexte, la plus atypique, en ce qu’elle y est la seule à emprunter au R&B. Elle rappelle à l’émergence du R&B au début des années 60, qu’ont joué la plupart des groupes d’alors ; et notamment la mythique Smokestack Lightnin de Chester Burnett alias Howlin’ Wolf, datée de 1956, et reprise allègrement par Bob Dylan, les Rolling Stones, les Animals, les Yardbirds, Creedence, et les Whos, pour injustement ne citer qu’eux. Encore très demandée en 1963, la popularité de ladite chanson et de tout le mouvement R&B s’est effrité quand il s’est agi, en termes d’enjeux musicaux, de concurrencer la pop des Beatles vers la mi 65 : à tel point que Ray Davies se remémore, dans X-Ray, de la recommandation de Hal Carter, conseiller d’un temps du groupe quant à leurs performances scéniques (…) : « Enlevez ce morceau, Smokestack Lightnin. Vous ne vous faites pas le moindre bien et n’en faites à personne en jouant ça ».

Alors en 1968, en calquant le riff de la cinquième piste de Village Green sur celui de cette déjà vieille gloire de chanson, Ray Davies plante le décor pour une chanson qui trouve autant sa place dans l’album pour son thème que pour sa forme, se rapportant tous deux au passé, et comment le réconcilier avec le présent. Comment rester soi-même et poursuivre sa route, dans le cas de la locomotive à vapeur comme dans celui du R&B, sans finir dans un musée ? C’est là, semble-t-il, le prix à payer pour toute fortune…

En ce sens, il n’est guère étonnant que la chanson soit truffée de clins d’œil musicaux qui, pour échapper à l’auditeur lambda, ont été précieusement recensés par Andy Miller dans son ouvrage The Kinks Are The Village Green Preservation Society, d’où je tire ici nombre de mes références.
Par exemple : comme Smokestack Lightin, la chanson se traîne longuement en Mi majeur ; à 2 minutes 21, on peut entendre Ray Davies émettre à distance un mugissement en falsetto ( en référence à Howlin’ WOLF ; le loup ) ; de 3 minutes 41 à 3 minutes 44, les Kinks doublent le tempo pou deux mesure, Pete Quaife sautant d’une octave pour jouer une ligne de basse d’un style typiquement ChuckBerryen ; une allusion est faite dans les paroles au Train Kept A Rollin d’abord enregistré par les Yardbirds de Jimmy Page et Jeff Beck ( « And I’m gonna keep on rolling til my dying day » ). Et tout au long du morceau se fait entendre l’harmonica de Ray Davies, aspirant et inspirant, « comme si c’était de nouveau 1963 et que les Kinks étaient de retour dans les pubs et les clubs de Muswell Hill et East Finchley », écrit-il.

Je ne peux plus continuer ma rédaction sans confesser que, n’étant pas un grand amateur du blues des origines, je n’ai jamais tellement porté dans mon cœur cette chanson, même si sa connaissance accrue me la rend plus sympathique. En tant que « pastiche approprié » du genre par les Kinks, c’est très réussi ; en tant que piste de l’un des meilleurs albums du groupe, c’est déjà moins impressionnant. En fait, j’aime peut-être déjà plus l’ « originale », sans vouloir faire offense à Ray Davies…disons que l’excessive répétitivité du titre, même si agrémenté de changements de rythme et de sautes d’énergies ( dont ces accords plus hauts de 2 min 56 à 3 min 05 qui ajoutent une certaine effervescence ) laisse un peu le mélomane que je suis sur sa faim. Bon ; s’agissant d’un train, dont on respecte la fréquence au métronome, il n’est sans doute pas étonnant qu’il s’agisse avant toute chose d’une chanson rythmique…

Dans un autre album, sans doute lui aurais-je attribué un peu plus...

Anecdotique : en cette année 1968, difficile de ne pas penser avec un tel sujet au Train-Kept-A-Rollin repris par Led Zeppelin pour leur première répétition ensemble : une autre histoire de train…et du R&B, qui renaîtra de ces cendres sous une autre appellation et avec distorsion : le Hard Rock, le ballon dirigeable enregistrant au même moment son premier opus !

6) Big Sky

17 / 20


« J’ai passé une soirée avec tous ces gens faisant des affaires. Le matin suivant à l’hôtel Carlton j’ai regardé le soleil se lever et les ai regardé tous en bas [ depuis son balcon ], tous occupés à leurs affaires. C’est là que j’ai trouvé le vers « Big Sky look down on all the people. Ça a démarré là ».
Bien qu’il ait déclaré par ailleurs – dans This Is Where I Belong – qu’il ait trouvé ce premier vers en voyant non pas le soleil se lever mais se coucher, le décor se posait là, avec ce Big Sky, « cet être, des mots de Ray, en quelque sorte plus grand que tous ces brasseurs d’affaires autour de moi ».

Plus grande que tous les brasseurs d’affaire autour de lui, Big Sky l’était certainement : c’est, de l’album, la chanson à la portée la plus universelle, où il s’agit de grâce, de compassion, d’optimisme ; d’arc en ciel après la tempête – une tempête appelée Steam Powered Train ?…bon tracklisting ! -.

Techniquement parlant, la chanson s’articule en trois temps répétés deux fois, consistant en un couplet (« Big Sky look down on all the people … »), un pont (« One day, we’ll be free… » ) et un refrain ( « And when I feel that world’s too much for me, I think of the big sky and nothing matters much to me » ).
Les couplets sont mi-chantés mi parlés par Ray, de manière extrêmement expressive et convaincante. Il est accompagné par Dave selon une proche harmonie pour le pont, le tout étant surlignée par le supplément d’âme de Rasa, rare aux chœurs en cette année 1968 et dont la présence enchante le morceau. A 1minute 20, avec toute l’instrumentation, c’est le monde qui semble s’éteindre pour recueillir la voix d’un Ray Davies aux vers pleins de réconfort. L’effet de clair obscur ainsi rendu est saisissant et ce court refrain est très attendu à chaque nouvelle écoute, les quelques notes de guitare jouée basses d’abord puis un cran au dessus ajoutant ce qu’il faut d’onirisme. L’instrumentation est une réussite mi acoustique mi électrique semble-t-il, dans la lignée de ce que proposeront les Kinks ensuite pour Arthur et Lola, où pas un instrument ne menace d’étouffer l’équilibre mélodique, en dépit du caractère de la guitare et de l’énergie des percussions : des arrangements parfaits…
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En dépit de cela, Ray Davies a déclaré à Jon Savage que, même si faisant partie de ses morceaux préférés, il n’était pas satisfait de l’enregistrement de Big Sky par les Kinks, 20 ans après ce dernier : « Peut être n’étais-je pas la bonne personne pour la chanter ». ( Il avait, à ce propos, déclaré à Rolling Stone sur le ton de la plaisanterie qu’il aurait voulu entendre la chanson chantée par l’acteur Burt Lancaster, ce que Dave Davies confirma d’une certaine façon en affirmant que la prestation parlée de Ray sur les vers étaient son imitation d’alors de Lancaster – « c’était une running joke entre nous », a-t-il ajouté -). « Savoir que j’avais l’image d’accroche et le fait que beaucoup de gens aiment la chanson est suffisant. Mais mon interprétation est vraiment mauvaise…ça n’a tout simplement pas été enregistré proprement… ». Le compositeur avait attendu 9 mois avant d’enregistrer ce morceau avec les Kinks : peut-être s’agissait-il, au mieux, de l’un de ces précieux gemmes qu’il gardait sous le coude pour un hypothétique effort solo, ou, au pire, dont il a prétendu sur le tard regretter de ne pas les avoir gardées pour sa collection privée…toujours est-il qu’avec les exigences de plus en plus pressantes de Pye et l’annulation progressive des ambitions des uns et des autres, Big Sky a terminé sa course sur Village Green et nous l’entendons tous mieux ainsi ( dans tous les sens du terme…).
Ainsi-fut-il le dernier né de l’album, et aussi le dernier d’une certaine sorte de compositions dont Sunny Afternoon a été l’initiatrice en 1966, avant que le groupe ne s’américanise peu à peu à partir d’Arthur.

Curieusement, The Last Of The Steam Powered Train et la présente, les deux dernières chansons enregistrées pour l’album, furent aussi les seules du bouquet interprétées par le groupe sur scène, jusqu’en 1972 et pour ne plus jamais réapparaitre ( même s’il faut noter la présence de Village Green Preservation Society, Do You Remember Walter et Picture Book et de Days sur le dernier live du groupe, To The Bone, édition double CD ). A chaque fois, elles furent présentés ironiquement par un Ray Davies manifestement désappointé comme de morceaux parues sur un album « que nous avons sorti mais que peu de gens ont acheté » ou « un album que nous avons sorti appelé Village Green Preservation Society. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler » ; une introduction bien souvent succédée par de tièdes acclamations signalant que la plupart des membres du publics ne l’avait effectivement pas acheté ou n’en avait effectivement pas entendu parler ( !)…La vérité m’oblige à dire que les versions live de ces chansons, vidées de leurs âme en faveur d’une force inutile, n’étaient pas faites pour convaincre tout de suite les audiences de la nécessité de se rendre chez le disquaire…

7) Sitting By The Riverside

17 / 20


« C’est une chanson sur la pêche, j’allais beaucoup pêcher vers l’âge de 8 ans » résuma Ray Davies en Novembre 1968…Cette déclaration défrisera probablement les exégètes les plus romantiques de la chanson ! ( Mais les exégètes romantiques s’en vont souvent tête basse quand il s’agit d’analyser les chansons des Kinks, de toute façon…)

Sitting By The Riverside, enregistrée probablement en Juillet 1968, œuvre poétiquement très suggestive comptant parmi les meilleures créations de Ray Davies, n’a d’abord pas été incluse sur les 20 titres primitivement sélectionnés pour l’album. Mais « les meilleurs morceaux à mettre en dernier sont celles qui vous mènent quelque part », dit Davies en 1993. A ce titre, alors, celui-ci est une transition de luxe !

Ballade mêlant un piano délicat à des chœurs et un accordéon-mellotron aux climats on ne peut plus maritimes, Sitting By The Riverside camoufle dans une langueur dont on ne sait s’il s’agit de lascivité ou de passivité une puissante blessure morale. C’est du moins latent derrière la lancinance du chant, entre l’onde des vagues et gondolement de l’âme, on ne sait dire. Les vers de la chanson ne réclament pas la passion amoureuse, mais la paix amoureuse, une accalmie nerveuse avec le reste du monde.
Comme à l’occasion de Do You Remember Walter et son écho, cette chanson a l’intelligence de fusionner le fond et la forme pour s’incarner en nous. Après les vers du deuxième couplet Now I'm content and my life is complete, I can close my eyes, un maelstrom d’effet sonores vient l’envahir, comme une bourrasque de souvenirs de plus en plus prégnante, dans un emballement qui n’est pas sans rappeler les montées dramatiques de A Day In A Life.
Impossible après écoute de cette chanson au coquillocasque de douter de la force évocatrice des souvenirs de Ray Davies : harmonie imitative et impressionnisme sont des termes qui viennent immédiatement à la bouche. Davies nous prête ses yeux et ses oreilles et nous fait revivre nos propres mémoires d’au bord de l’eau.

Voilà donc. Une introduction ; deux couplets ; un pont ; un couplet final ; un coda :et une perle de chanson.

Remarque idiote de ma part : aviez-vous noté à quel point un son d’accordéon participe à conférer une ambiance maritime à une chanson ?

8) Animal Farm

16,5 / 20


« C’était juste moi pensant que tous les autres étaient fous et que nous sommes des animaux de toutes manières – ce qui est réellement l’idée de l’album entier », dit Davies à Bob Dawbarn, avant de se décrire quelqu’un ayant laissé tombé la ville. Il avait une affection particulière pour cette chanson qu’il avait sélectionnée aussi bien pour Village Green que pour Four More Respected Men. Affection soulignée aussi par le fait qu’elle ouvrait ce qui était alors la seconde face du vinyl.

En fait, elle était l’une des favorites des Kinks tout court. Pete Quaife dit d’elle qu’il «[a] encore des frissons quand [il] l’écoute ». Il en a eu d’une autre nature, autrefois : « il y a eu un gros différend au sujet d’Animal Farm. Je pensais que la basse devait être jouée également avec l’introduction au piano. Ray et Dave ont tous deux piqué une crise et dit non. Donc ça n’y est pas. J’étais un peu fâché et aigri à propos de celle-ci ». Heureusement c’est oublié, et il n’en reste pas trace sur l’enregistrement final.

Techniquement parlant, Animal Farm aurait été enregistrée d’après Mick Avory au studio 1 de Pye, contrairement aux habitudes du groupe ( abonné au studio 2 ), ce qui expliquerait un gonflement du son par rapport aux autres morceaux de l’album. Les studios 1 étaient normalement utilisés par les artistes et producteurs de Pye nécessitant un support orchestral. Pour l’anecdote, les cordes introduisant et émaillant le morceau sont l’œuvre d’une manipulation experte d’un mellotron.

Concernant l’écriture, la composition et l’interprétation de la chanson, elles sont d’excellente facture et convaincantes. Les paroles mettent en exergue un narrateur déplorant la folie du monde moderne, regrettant sa ferme animale, son foyer animal même où, dit-il, jouent les vrais animaux, et où il souhaite retourner avec une énigmatique petite fille venant jouer sous sa fenêtre. Une petite fille de son côté, un amour libre sans engagement ni compromission, semble-t-il, mais sincère. Sincère comme les mœurs des gens vivant à la ferme qui ne jouent pas, eux, et vivent une vie paisible. Le pont, lors duquel il s’adresse directement à la petite fille, est remarquable. Il fait oublier que la chanson est un tantinet longuette comparées à certaines pépites pop de 2min30 ailleurs sur l’album.

9) Village Green

20 / 20


« Je pense que dans la première chanson que j'ai écrite pour, qui était la chanson Village Green, j'avais l'idée entière pour l'album dans ma tête. Il y avait ce sentiment de Village à Fortis Green où nous avions grandis. J'avais fréquenté une école catholique, c'était un petit voisinage bien ordonné ; le monde existait sur l'espace de deux kilomètre cinq ( " a square mile" ). Quand tu as cinq ans, c'est un bon petit monde, très uni, à travers des yeux d'enfant. Mais quand j'ai grandi, je suis parti. J'ai rejoint la ville... ». Ray Davies.

Enregistrée le 25 Novembre 1966 et / ou en Février 1967, Village Green, chanson Bachienne, est la plus âgée de l’album : cela s’explique par le fait que, nourrissant de grands espoirs à son égard, Ray Davies l’a longtemps laissée de côté pour un hypothétique projet ( solo ? ) ou un autre. Elle a été enregistrée conjointement à Two Sister pour l’album Something Else, les deux chansons nécessitant le travail d’un arrangeur pour composer l’accompagnement orchestral brillant qui les caractérise. Village Green comprend ainsi l’inévitable et inimitable clavecin de Nicky Hopkin et un arrangement de David Whitaker mettant en scène des hautbois, des violoncelles, des altos, et des piccolos. Bien que David Whitaker fut une pointure à l’époque ayant participé à l’élaboration de bande sons ou d’arrangements pour des clients aussi prestigieux que les Stones ou Brigitte Bardot, les frères Davies se sont brouillés avec lui en ce qu’ils avaient le sentiment qu’il avait échoué à interpréter leurs vœux musicaux à la lettre. Par la suite, Davies s’en remit à son rentable petit mellotron et ses boucles de son, l’engagement d’un arrangeur étant aussi couteuse et artistiquement entremetteuse qu’aléatoire en terme de finalité.

« Ca fait très colonie, n’est-ce pas ? » en dit Ray Davies, ajoutant que la chanson avait « été faite il y a 18 mois et était partie au départ pour être le titre de l’album ». Il est très vraisemblable que la chanson n’était même pas destinée aux Kinks au départ, mais plutôt à un projet personnel en marge des hits parades. A mesure du temps, elle a pu devenir une sorte de fétiche personnel, tant la chanson semble proche des préoccupations et de la vie de Ray Davies. Finalement, cet « endroit idéal », cet « endroit protégé » qu’est Village Green a été l’élément moteur d’un nouveau projet avec les Kinks, totalement sabordé par les circonstances. « La pire chose que j’ai faite a été de l’infliger au public. J’aurais du la laisser dans mon journal intime ».

Incompréhensiblement, Village Green n’avait pas été programmée pour Four More Respected Men. Elle a pourtant tout du classique ; même l’instrumentation, chose rare ! Ray Davies l’a peut-être oublié mais elle est bel et bien la meilleure de l’album en termes de concision, de justesse et d’originalité. Pas un élément n’est de trop. C’est une cathédrale mélancolique.


De plus, ses paroles évoquant la perte de l’innocence, le paradis perdu, le charme bucolique, parlent à tous ceux ayant vécu une enfance heureuse ( bon…ou malheureuse ).
Ray Davies y explique qu’il quitte le Village Green à la recherche de la gloire, participant ( c’est sous-titré…) à son dépérissement. Il y laisse son amour d’enfance, les vieilles maisons, tout un patrimoine qui ne devient bon qu’à la curiosité touristique et aux flashs des appareils photos américains, se transformant peu à peu en antiquité. L’amour d’enfance, Daisy, s’en va s’installer avec le fils de l’épicier qui, détail pittoresque, a maintenant son épicerie. Puis il revoit Daisy, ils passent une journée à rire au Village Green sous ce vieux chêne évoqué à plusieurs reprises dans l’album, mais la voix mi-désabusée mi-sarcastique de Ray Davies nous insinue bien que, sinistrement, rien n’est plus comme avant au fond. Le refrain est absolument crève-cœur ( plutôt chanté qu’écrit…) : I miss the village green, And all the simple people. I miss the village green, The church, the clock, the steeple. I miss the morning dew, fresh air and Sunday school (Le Village Vert me manque, Et tous les gens simples. Le Village Vert me manque, L’église, l’horloge, le clocher, La rosée du matin me manque, l’air frais et l’école du dimanche ).

Je suis passé à côté lors de ma première écoute, mais on ne m’y a pas repris à deux fois. Quand il me prend d’être gâteux et d’y faire du favoritisme, c’est à la faveur de celle-ci. Les réminiscences de la superbe Two Sister à cause des clavecins, peut-être ? allez savoir…
Curieusement en tous cas, quand elle n’est pas confondue avec la chanson titre, elle est tout simplement ignorée par les chroniqueurs de l’album, à la manière d’Arthur sur l’album éponyme…je ne vois pas au nom de quoi…sa discrétion ? Ne pas oublier que sans elle, l’album n’existerait peut-être même pas.

10) Starstruck

17 / 20


« C’est étrange de penser que cette chanson a été enregistrée par les Kinks parce que c’est définitivement une chanson qui devrait être sur l’album solo de quelqu’un », a écrit Davies a son sujet. C’est ce qu’il a écrit, mais je m’empresse de préciser que la chanson figurait tant sur Four More Respected Gentlemen que The Kinks Are Village Green Preservation Society…c’est d’autant plus remarquable d’ailleurs qu’elle a été enregistrée en Juillet 1968 ( tardivement donc ). La chanson est également sortie en tant que single en Amérique, en Allemagne et en Scandinavie.

Certes, le thème de la chanson n’est pas autant ancré que les autres dans le moule Village Green. Il s’agit comme dans Polly ou Big Black Smoke d’une fille attirée par les lumières de la ville et ses dangers, au détriments de la campagne et sa quiétude ( pour schématiser ). De toutes façons, « les paroles se passent d’explications », dit Ray à l’époque. « C’est juste quelque chose qui se passe ». On peut tout de même la rapprocher de l’avertissement donné à l’égard de la ville dans Animal Farm ou Village Green dans le même album.

Selon Ray Davies, Starstruck a été inspirée par son amour des groupes Motown tels que les Temptations ou les Four Tops. D’après Andy Miller, on pourrait y entendre des échos de It’s The Same Old Song, hit mineur des Four Tops en 1965, dans la mélodie et notamment dans le jeu de Mick Avory. Quelqu’un qui, comme moi, aura découvert la chanson par les Kinks et au XXIème siècle y verra a contrario tout ce qui les caractérise : un charme doux-amer, un beat accrocheur, un phrasé et des tics vocaux Daviesien comme on en fait nul part ailleurs, l’omniprésence des chœurs et des claquements de main, un mellotron substituant les cordes ( signature des chansons sur l’album Village Green ). L’appréciation d’une chanson est toujours subjective, mais Starstruck a été à mes oreilles un classique immédiat.

Un clip promotionnel a été tourné par le groupe à la fin de l’année 1968 au Waterlow Park, à Highgate. Les arbres y sont nus, le groupe y est jouasse, habillé peu chaudement et et se prête à mille facéties, et seul les nuages blancs formées par la bouche de Ray mimant la chanson rappelle la froideur de la saison. Mais voyez tout cela par vous-même ici.



Contrairement à ce que pourrait suggérer la bonhomie de la vidéo, Pete Quaife quittera le groupe quelques semaines plus tard.

11) Phenomenal Cat

16 / 20


«Peut-être que Village Green Preservation Society était mon album psychédélique. Je me suis retiré dans mon petit esprit communautaire…mon monde trivial de petits magasins du coin et de films anglais en noir et blanc. Peut-être est-ce ma forme de psychédélisme ». Ray Davies en 2002, pour The Onion.

N’est-ce pas là le Lucy In The Sky de l’album, alors ?…Oui, non, peut-être, pensent les uns et les autres.

Quoi qu’il en soit, Phenomenal Cat, s’il renvoie en surface un psychédélisme, s’il est éventuellement un morceau psychédélique, parodique ou dans l’air du temps, rappelant Caroll Lewis et son Alice au pays des merveilles plutôt plébiscité par la vague psyché et non exempt de chat non plus, n’a pas de revendications psychédéliques car il n’a pas été créé par des musiciens que cette vague attirait : Ray Davies a flirté avec la chose, d’un See My Friends à un Lazy Old Sun en passant par un Wicked Anabella et l’œuvre ici présente, mais la liste est déjà complète et ça n’était que des à-coups ; Dave Davies, quant à lui, même si sensible aux vertus de l’amour, n’était pas particulièrement friand du pouvoir des fleurs et guère attiré par l’esthétique psyché ; Pete Quaife, enfin, s’était à peu près fait le porte parole du groupe à ce sujet dans une interview datée de fin 1967 : « Je laisse juste tous ces gens du flower power faire leur truc, le LSD, le truc de l’amour me passe par dessus la tête. Ça me fait juste marrer. Le problème, c’est que ça a changé pas mal de bons types, que tout le monde considérait, en salopards. Au lieu d’élargir les consciences, le LSD semble les avoir renfermées dans de petites boîtes et rendus pas mal de gens très malheureux. On ne peut toujours pas faire mieux que d’aller au cinéma, quelques pintes et une cigarette. Les Kinks sont tous d’accord pour dire qu’un diner du dimanche est la plus grande réalisation du paradis ». Dont acte sur ce point.

S’agissant de la biographie de la bête, elle aurait été enregistré fin 1967, à l’image d’autres productions mellotronesques telles que Lavender Hill ou Mister Songbird, et Ray Davies l’a suffisamment considérée dès le départ pour l’inclure à la fois sur Four More Respected Men et les deux versions de Village Green Preservation Society.

L’histoire du titre en est simple : vivait autrefois un chat phénoménal qui dans sa prime et mince jeunesse, avait fait le tour de monde dont il avait percé tous les secrets, de Cowes à Katmandu ( notez comme moi le jeu de mots ), ce qui lui achetait le respect de tous et lui donnait toute liberté à présent de se prélasser et de grossir toute la journée sans craindre la moindre moquerie, même gros et dans un monde d’idiots. Son rêve à présent ? Manger et se prélasser, se prélasser et manger, jusqu’à ce qu’il finisse par se manger lui-même…( encore un personnage dont la douce tranquillité ne doit pas tromper sur les troubles intérieurs !).

Musicalement parlant, Phenomenal Cat est la chanson la plus douce d’un album doux, où même la batterie semble provenir d’un monde en plastique ( le petit kit pratique fait main par Avory pour l’usage des répétitions ? ) et où la guitare électrique s’efforce de s’accorder avec les bandes de flûtes du mellotron. Elle est introduite solitairement par ce dernier instrument, manipulé aux besoins de la chanson pour lui donner une sonorité digne des dessins animés de l’époque. Les couplets sont chantés – racontés – par Ray, dont la voix a été doublée. Un invité surprise est de la partie : le Phenomenal Cat en question, qui profite du refrain la chanson pour offrir une tribune d’expression à ses « fum, fum, diddle-um di lalala la la lalala », qui pour ne rien dire de plus que le son qu’ils produisent, signifient sans doute beaucoup pour lui ou, en tous cas, suffisent à son contentement et à notre sourire. L’animal est campé par un Dave Davies accéléré, fabriqué en ralentissant la piste de la bande master. Ce n’est que lorsque la chanson s’achève que la voix de Ray Davies et celle du Chat entrent en harmonie pour la première fois, dans une sorte d’heureux dénouement…laissant à penser que ce n’est pas un hasard si dans son livre X-Ray, la chanson Phenomenal Cat, à l’instar de Mister Songbird, préserve Ray Davies d’une forme de mélancolie, allégoriquement représentée par un petit nuage noir furetant autour de lui.

A titre personnel, j’entends surtout en cette onzième piste un conte en chanson à la fois innocent, attachant et drôle où, en filigrane, l’on peut entendre Ray Davies raconter des histoires à ses filles avant qu’elles ne s’endorment…et ce n’est guère étonnant, l’auteur se référant à la chose comme à une chanson pour enfant. Et la chose est un morceau auquel on s’attache vite et sans effort !

Anecdote : Ken Rayes, dans son ouvrage Living On A Thin Line, spécule sur le fait que le chat puisse être la caricature de Ray de l’homme d’affaire Allein Klein : « Je me rapporte au compte-rendu de Davies dans X-Ray de leur première rencontre où il le compare au comédien rondelet Lou Costello, et le portrait de la vantardise de Klein concernant ses clients célèbres et de « tous les endroits où il était allé » ( « all the places he had been » : vers tiré de Phenomenal Cat ).

12) All Of My Friends Were There

13 / 20


Ray Davies : « C’était un concert de R&B et j’avais une température de 104 mais ils m’ont demandé de le faire parce ce qu’il y avait un contrat. J’avais énormément bu et j’ai pensé : tant pis. Le rideau s’est ouvert et tous mes amis étaient assis au premier rang…ça a été une nuit terrible et j’ai pensé que je devrais en faire une chanson »

…et la chanson réalisée devint la palme comique de l’album vert, faisant du fait réel un micmac cauchemardesque joyeusement tragicomique, où le personnage ne se contente pas de se mettre minable devant tous ses amis ( même si « ceux qui riaient n’étaient pas mes amis de toutes façons », disent les paroles, ahem…), mais où il va se déguiser, porter une moustache, se teindre les cheveux, et retourner aux endroits où il avait coutume d’aller, dans l’espoir de pouvoir revivre une vie normale – comprendre : sans honte…-…

Ecrite pendant l’été 1968, à l’image de Sitting By The Riverside, All Of My Friends Were There a également été incluse sur l’album final au dernier moment pour, semble-t-il, une question de cohérence, si l’on s’en tient aux propos de Ray Davies : « Si j’avais fait cette chanson aujourd’hui, elle aurait été écartée de l’album, mais parfois vous avez besoin de petits gemmes comme ça pour valoriser d’autres chansons ». Il ne s’agit certes pas du rubis du disque.

Parlons d’elle quand même : structurée en deux temps, le premier étant un couplet au trot très inspiré music hall, le deuxième une valse lancinante, aux odeurs de fin de bal pathétique, une pinte à la main ( ou ai-je trop d’imagination ? ), la chanson met surtout en valeur les talents de narrateur et l’expression théâtrale de Ray Davies, plein d’autodérision, qui ne fait rien pour minimiser le ridicule de la situation bien entendu…et qui a plaint auprès de Peter Doggett son pauvre batteur : « Je pensais l’autre jour à certaines choses que le pauvre Mick a du jouer. Tout ce qu’il voulait être, c’était un batteur de jazz ou de blues, et je lui apportais toutes ces chansons bizarres *»…n’empêche que le pauvre batteur s’était acquitté de sa tâche avec brio sur ce morceau, mettant la touche nécessaire de gaucherie acclimatée au sujet.

All Of My Friends Were There est cette sorte de chanson exutoire qui ne retient pas longtemps l’intérêt musicalement mais qui peut trouver sa place chez vous selon vos circonstances personnelles ( aggravantes, le plus souvent ). Elle n’y parviendrait sûrement pas aussi bien si elle ne s’achevait pas sur ces mots : « I don’t care », qui à la fois contrebalancent ici avec l’absurdité des situations présentées par une forme de piteux orgueil, mais résument aussi en quelque sorte l’humeur générale des personnages de Village Green, bien souvent des marginaux assumant leur condition. Un tantinet crispante, elle fut pour le même coût une rare mise en scène explicite des tendances paranoïaques de Ray Davies avec, à tout hasard, The Moneygoround, deux ans plus tard.

( *« Peut-être est-ce la raison pour laquelle les Kinks ont souffert pendant toutes ces années » dit-il au début des années 90. « Je glissais toutes ces chansons farfelues qui ne correspondaient pas vraiment au groupe sur les albums. J’essaie de ne plus le faire maintenant » ).

13) Wicked Anabella

16 / 20


« C’est plutôt un morceau dingue. Je voulais juste en avoir une qui sonne aussi horrible que possible. Je voulais un son rude – et je l’ai eu ». Voilà pour ce qu’en dit Ray Davies.
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S’il fallait qu’une chanson soit collaborative sur cet album, il semble que ce serait celle-ci. Tout d’abord parce que le chant échoit à Dave Davies ( qui excelle ici dans l’exercice de la narration menaçante ). Ensuite car c’est le titre où chaque membre semble avoir la part la plus égalitaire sur le mix et où le groupe semble le plus jouer live. Enfin, pour la liberté de prise d’idées lors de la réalisation de la chanson : on sait par exemple que le passage de basse de Pete Quaife de 1min12 à 1min19 est une initiative personnelle, improvisée, empruntant un fragment de Jesu, Joy Of Man’s Desiring de Bach . « Ca me passait par la tête alors qu’on la répétait et je l’ai juste lancé dedans. Ça s’est passé de telle manière – fortuitement – à ce que je finisse au bon moment et retourne à Wicked Anabella ». On peut entendre l’improvisation, conservée par Ray Davies, sur l’enregistrement final. La chanson, jamais jouée par les Kinks en dehors des studios, s’est vue réappropriée avec le temps par Dave Davies, qui en a fait un point culminant de ses concerts ces dernières années.



Poétiquement parlant, Wicked Annabella est antimonique à Phenomenal Cat. Tandis que Phenomenal Cat se voulait apaisante en toute ingénuité, Wicked Anabella narre les frasques d’une sorcière aux mœurs scandaleuses et recommande aux enfants sages de dormir à temps s’ils veulent pas cauchemarder les yeux ouverts. Elles sont tout à fait complémentaires et donc légitimes sur cet album.

Musicalement, elle apporte du réconfort aux amateurs des Kinks de You Really Got Me, même si on en est loin ; disons simplement sans choquer les bonnes âmes qu’une petite saillie rock, loin des douceurs égrenées de part et d’autres du Village Green, fait le plus grand bien à cet album. Et puis encore une fois, si le psychédélisme n’a jamais attiré Davies, on ne peut nier que c’est une autre trace sur cet album d’une forme de psychédélisme à la Davies. Les ba ba, ba ba ba surréalistes de la fin du morceau, avec ces bourdonnements de guitares, et ces rires tremblants, et ces dégoulinements de guitare, en sont je trouve une expression. Sans parler de ces implacables percussions…

J’ai toujours adoré le contraste qu’offrait Wicked Anabella à cet album. C’est peut-être aussi la meilleure interprétation au sein des Kinks de Dave Davies, que j’aime aimer en tant que chanteur mais qui me déçoit souvent ailleurs dans leur discographie ( malheureusement… ). Il reprend le rôle de conteur du groupe là où Ray l’a laissé et sa voix lui ressemble à s’y méprendre. Et puis cette chanson, qui revêt un son unique dans leur carrière, est une démonstration de la polyvalence du groupe qui aurait pu réaliser bien d’autres choses, quand des groupes basent toute une carrière sur une seule identité sonore. Wicked Anabella est, je le confesse, est une chouchoute à moi de l’album ( marque déposée ).

14) Monica

13 / 20


Monica est à ranger dans la lignée calypsos des Kinks, avec I’m On An Island
(1965) Apeman (1970) et Supersonic Rocket Ship (1972). Les paroles, bien que
suggestives, ne sont pas plus explicites que ça, mais sachez que Monica est bel et bien
une chanson enamourée à destination de la prostituée du village. Pondéré dans le choix de
ses mots avec le magazine Crawdaddy ( « Je n’ai pas réellement dit que c’était une
prostituée…si vous dites que quelqu’un est une prostituée ou une putain vous êtes
limité »
), son auteur l
’est moins avec le Melody Maker :« ça parle d’une prostituée et la
BBC l’a passée »
. La même BBC se vengerait 4 mois plus tard en censurant le nouveau
single Plastic Man pour faux et usage de faux avec l’expression cul de plastique ( plastic
bum ).
Hormis ces détails, le compositeur aimait la manière dont il avait fait Monica, qu’il avait
également désignée comme étant partie prenante et de Village Green et de Four More
Respected Men dès le départ. Me concernant, c’était lui faire trop d’honneur, puisqu’il
s’agit de l’une des chansons les moins convaincantes de l’album – sans doute l’estimait-il
davantage pour son exotisme que pour autre chose, les 60s étant friandes de je-l’ai-fait-le-
premier-dans-un-groupe-de-rock ( inclure des cordes ; passer des bandes à l’envers ;
enregistrer du feedback ; introduire tel type de son )…

La guitare acoustique, les congas et l’orgue de Monica ne sont pas désagréables, mais ils
sont dispensables, surtout dans un album contenant de telles chansons. C’est la première
que l’on oublie après la première écoute, si tant est que l’on a mes oreilles et mon cerveau.

15) People Take Pictures Of Each Other

16 / 20


« Le mec était dans la navy…et il avait installé un drapeau dans le jardin de derrière…et ils restaient tous là et ils prenaient une photo. Et alors elle prenait l’appareil et prenait une photo de lui…et il prenait l’appareil et prenait une photo d’elle. C’en est venu là. J’ai juste trouvé le vers et construit autour de ça ». Des mots de Ray Davies, on apprend ainsi que People Take Pictures Of Each Other puise elle aussi son inspiration dans un fait de vie réel : un mariage auquel lui et sa femme Rasa ont assisté…

Chanson programmée par Davies en tant que finale sur les deux versions considérées ( 20 puis 15 pistes ), People Take Pictures Of Each Other est, sous ses dehors frivoles, une pièce charnière du concept. Elle fait revenir le chêne présent dans les photos de Picture Book et sous lequel il se rendait avec Daisy pour Village Green, et ferme la boucle de la manière la plus énergique, sa frénésie évoquant une envie d’en finir qui mène à ce vers final : « don’t show me no more, please » ( ne m’en montrez plus [ de photos ] SVP ), un procédé qui sera repris dans l’album Schoolboys In Disgrace en 1975 avec un dernier morceau sous forme d’adieu, « No More Looking Back » ( ne plus regarder en arrière ).

Les paroles sont parmi les plus significatives de tout l’album, je pourrais en citer l’intégralité. Un vers, à mon gout, est particulièrement juste et bien trouvé : « You can’t picture love that you took from me when we were young and the world was free, pictures of things as they used to be, don’t show me no more please » (  tu ne peux pas prendre en photo l’amour que tu m’as pris quand nous étions jeunes et le monde était libre, des photos des choses telles qu’elles l’étaient autrefois, ne m’en montre plus merci ). Et s’il ne s’agit pas de la mélodie la plus marquante, reste que l’ensemble du morceau EST marquant avec son instrumentation compacte et l’universalité de son thème.
« Je ne suis pas du tout spirituel », déclara Ray Davies à Rolling Stones fin 1969. « Je pense beaucoup sur beaucoup de sujets mais il se peut que ça ressorte d’une manière amusante à entendre. Si vous pouvez faire une chanson amusante et puis avoir un vers très fort, vous atteigniez les gens. C’est juste un truc de construction ». C’est effectivement le schéma pour de nombreuses chansons des Kinks, dont Did You See His Name, traitant du thème du suicide avec le même sens psychologique et, dans le même temps, la même allure mélodique, bondissante mais forcée, quasi névrotique : People Take Pictures Of Each Other, une cousine à elle, pousse l’astuce jusqu’au climax…

Structurellement parlant, cette dernière piste de Village Green Preservation Society est surtout une succession hypnotique de couplets chantés par un Ray doublé et commençant presque tous par « People Take Pictures Of… », devant un piano qui tantôt suit la ligne mélodique, tantôt plaque des accords en contretemps, enroulé par une basse binaire et bien encadré par des claquements de main à chaque mesure, donnant un semblant de festivité autour des nerfs sensibles du narrateur (…). On remarquera aussi dès la première écoute un pont en « la-la-lala / la-la-lala / la-la-lala-lalala », qui casse un peu le rythme de la chanson et détourne un peu l’auditeur de l’essentiel à mon avis…

People Take Pictures Of Each Other, très distinctive, fait très vite son petit effet sur l’auditeur bien qu’à terme, rien ne prédise qu’elle demeure parmi ses pistes favorites…je l’ai, pour ma part, adorée de nombreux mois durant et ne l’écoute plus qu’occasionnellement depuis ( d’où ma note non excessive ; elle a effectivement été doublée par la plus discrète Animal Farm ).

A titre informatif, Ray Davies livre des informations éclairantes sur cette chanson comme son rapport à la photographie dans son autobiographie, X-Ray :

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« Photographies ? Bonne prise ? cela ne veut rien dire. L’appareil photo est prétendu dire la vérité, c’est ce qu’ils disent. Mais je te le dis, je préférerais garder les images dans ma tête plutôt que de voir l’interprétation d’une machine de ma réalité. Peut être que c’est encore une fois la vieille logique Navajo. Les photos enlèvent toujours un peu de ton âme. J’ai toujours détesté être pris en photo, depuis tout petit, alors tu peux imaginer ce que ça m’a fait d’entrer dans un business où on devrait régulièrement me tirer le portrait. C’est pourquoi j’ai l’air si fichtrement déplorable sur les photos. As tu déjà entendu ma chanson, People Take Pictures of Each Other ? Hé bien, les paroles résument mon sentiment sur le monde de la photographie ».


« Je pense que les photos n’encouragent que la nostalgie. J’aime me souvenir des gens tels qu’ils étaient. Les photos ne font que de montrer au monde à quel point une personne a vieilli, tandis qu’avec la mémoire, une personne n’a pas d’âge. Non, l’appareil photo est cruel. Tu n’auras pas le moindre accès à la moindre photo. Je préférerais que tu voies un portrait peint de moi plutôt qu’une photo. Les grands peintres savaient voir la vérité et la rendre sur la toile, pour le meilleure ou pour le pire. Les artistes y introduisent toute l’expérience ; toutes les pensées intérieures dont l’appareil ne peut qu’effleurer la surface.
On ne peut pas s’approprier la mémoire des instantanés. L’appareil photo ne peut peut-être pas mentir, mais il n’est pas entièrement honnête. Il ne montre qu’une petite coupe, une perspective étroite.

Certaines choses sont meilleures quand on les laisse à l’imagination. J’aime faire mes propres vidéos parce que, pour le meilleur ou pour le pire, j’ai encore le contrôle sur les images que je veux projeter au public »
. En terme de contrôle, il est vrai que Ray Davies était plutôt glouton : il a répété à qui voulait l’entendre dans la presse ses multiples ambitions, devant et derrière les tables de mixages, devant et derrière les caméras, s’agissant de tous les aspects de sa carrière artistique. C’est qu’il voulait diffuser de la manière la plus parfaite SA propre vision ; alors les appareils photos, être pris en photo, quel piège !…

Différentes versions : la version stéréo de la chanson laisse entendre, dans les dernières secondes, un air de jazz qui pour des questions de droit fut retiré de l’album à la dernière minute, parce que Davies aurait utilisé une bande pré-existante plutôt que d’engager un jazzband pour la jouer.

Pour LES anecdotes : People Take Pictures Of Each Other fut le seul morceau de l’album à être honoré d’une reprise contemporaine, en 1969, rebaptisée « Hay Que Respectar » par les Los Comets.
Il a officié pour une publicité dont j’ai oublié l’annonceur…cette anecdote vous a été présentée par Pif Gadget.


Note de l'album

17 / 20

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Village Green Preservation Society dégage cette cohérence et cette force d’ensemble de classique pop qui obligent le respect...

...Au point peut-être d’en faire oublier les lacunes : je regrette amèrement, à présent que j’ai fait le tour du sujet, que le projet de double album n’ait pas été finalisé, sachant que certaines merveilles de Ray Davies, telles que Did You See His Name, Misty Water, Lavender Hill, Til Death Do Us Part, Berkeley Mews, Where Did The Spring Go, Rosemary Rose n’ont pas connu l’éclairage qu’elles méritaient , tandis que certaines pistes conservées pour l’album semblent n’être là « que » parce qu’elles servent le concept telle Last Of The Steam Powered Train ou encore que parce qu’elles apportent de l’exotisme telle Monica.
Ceux auxquels on avait promis un chef-d’œuvre fondant dans les oreilles ( berk ! ) pourraient également déplorer le confinement des thématiques abordées et cette production un peu égale partout ; des écueils ( pour d’aucuns ! ) directement imputables à la notion de concept, si chère à Ray Davies à partir de maintenant, et dont la tendance allait vers faire de toute cohérence un concept ( on peut se demander, par exemple, à partir de combien de chansons traitant de l’école il finit par se dire : « et si je faisais un album sur le thème de l’école ? », s’agissant de Schoolboys in Disgrace. Mais je suis peut-être mauvaise langue…).

Cependant, j’ai déjà tressé des éloges en long et en large de ma chronique à l’album vert et ces menus piaillements n’y changeront rien : Village Green, c’est tout de même parmi les toutes meilleures entrées dans l’univers des Kinks, un album dont le trois quart des pistes est entré dans leur légende (…et, pour les plus idiots d’entre nous, un bon ticket pour l’anticonformisme ! Et ne me dites pas que ça compte pour du beurre… ).

( Accessoirement, The Kinks Are The Village Green Preservation Society est le deuxième album que j’ai entendu des Kinks, après Everybody’s in Showbyz - et je n’en suis pas mort, ce qui est très certainement un gage positif -).

Sources

pochette-village-green-deluxe-edition.jp
The Kinks Are The Village Green Preservation Society [ l'album ]
The Kinks Are The Village Green Preservation Society Deluxe Edition [ l'album ( à acheter!)]
The Kinks Are The Village Green Preservation Society [ le livre d'Andy Miller ]
X-Ray [ livre de Ray Davies ]
Kink [ livre de Dave Davies ]
The Kinks All Day And All Of The Night [ Doug Hinman ]

Remerciements


Je remercie chaleureusement le fidèle - et patient ! – Vincent – on se comprend ! - qui a scanné pour moi les pages du livret du Village Green Deluxe, apportant un peu plus de vent à mon moulin ; sans oublier de saluer non moins chaleureusement le subien Franckie Crisp qui a prêché plus d’une fois pour ma paroisse sur le forum yellowsub ! Salutations aussi à tout autre membre de cette Village Green Society dont a parlé Ray…sait-on jamais!
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cheguemanu 14/11/2010 21:17


Très bonne critique (encore une fois!)
Un album dont je n'arrive pas à me lasser...
Le titre Village Green est un chef d'oeuvre absolu que j'aime écouter en fermant les yeux...


Member Walter 20/01/2010 20:48


A propos de "remember walter" : ne trouves tu pas que l'intro a été repiqué sur la chanson de la pub "SFR"?


Fletcher Honorama 20/01/2010 21:44



Transmission de pensée : je viens de te répondre sur le forum à ce sujet