Chronique Kinks : Something Else By The Kinks ( 1967 )

Publié le par Dimitri Dequidt

Introduction


Le succès indéniable tant critique que commercial de Face To Face, au moins en Europe, aurait du gonfler la carrière des Kinks et les élancer vers le podium des années 60 aux côtés des Beatles et des Rolling Stones, les plus cités aujourd’hui ( on eu peut citer également les Whos, les Beach Boys, les Byrds, etc…). Il n’en fut rien, ou pas grand chose.

Pas du point de vue des ventes en tous cas : avec Something Else (1967) et Village Green (1968) les Kinks allaient sortir deux albums phares de leur catalogue en 14 mois et n’en vendre nul part dans le monde, un total des ventes combinées de ces album aux USA donnant, à titre d’exemple, un petit 25.000 !…la faute à des thèmes britanniques ? oui et non : la faute aussi d’un ban tant scénique que télévisuel ce qui, déjà à l’époque, était fatal. La faute encore, de manière plus générale, de l’image ‘single’ du groupe, mais également des circonstances et des thèmes d’écriture de Ray émoussant déjà certains critiques réfractaires.


La faute de l’image single du groupe : il faut reconnaître que, jusqu’à présent, les morceaux marquants des Kinks s’étaient retrouvés sur les 45 T plutôt que sur les 33 et, cela, le public l’avait bien compris, et il n’avait pas forcément suivi le virage abordé en 1966. Aussi, le chef-d’œuvre Waterloo Sunset était sorti en single avant la sortie de l’album et, dès la première écoute, il fut sans doute évident pour tout le monde que Something Else n’en regorgerait pas à la pelle. Ensuite, Pye Records, misant visiblement tout sur les singles concernant les Kinks, eut la bonne idée de sortir un disque concurrent au dernier effort du groupe en la compilation bon marché Sunny Afternoon, sur leur label Marble Arch, renouvelant si nécessaire un passéisme dont le groupe pouvait alors se passer…Stratégiquement, difficile de faire pire. Pye se comportait comme si les albums étaient les singles, et sortait une deuxième fois une compilation sur cette base. Dans les chiffres, cette stratégie a fonctionné : elle a même dispensé les bourses de beaucoup de l’album Something Else (…). A leur décharge, l’époque ne s’était pas faite depuis longtemps à l’hégémonie de l’album en tant que tout cohérent dont toutes les chansons étaient des compositions, d’une part, et des compositions ayant de surcroit un fil conducteur d’autre part. Toujours est-il que les vieilles sonorités du groupe régneraient dans les oreilles des gens et ce n’était pas le single Susannah’s Still Alive, rock grivois de Dave, qui y changerait grand chose ( il échouerait quand même à atteindre le top 10 en vendant 59.000 copies… ).

A propos de l’image single du groupe, il n’est pas inintéressant de considérer cette petite phrase lâchée par Ray Davies pour les managers Robert et Grenville à l’époque : « Regardez, j’ai fait Waterloo Sunset, que voulez-vous de plus ? J’ai fait tous ces disques – ces singles – et je veux faire autre chose [ something else ] ». Something Else serait donc peut-être bien un clin d’œil publicitaire aux auditeurs, en forme de plaisanterie : « achetez cet album ci, c’est autre chose… ».

Quoiqu’il en soit, cette petite réclamation d’émancipation s’est au moins soldée, d’une manière ou d’une autre, avec la liberté nouvelle de produire le groupe : « je m’étais débattu pour produire ces hits, trois ou quatre hits, alors ils ont pensé oh, laissons le faire. Je n’aurais probablement écouté personne mais ils auraient pu faire une meilleure production ». Ray Davies…


La faiblesse des ventes est également une conséquence des circonstances : sorti le 15 Septembre 1967, Something Else passe 4 mois après le raz-de-marée Sergent Pepper. Une occasion pour les Beatles de rappeler aux Kinks qu’un Sunny Afternoon chassant des charts Paperback Writer était un lointain souvenir : désormais, à raison de deux millions de ventes à travers le monde chaque semaine et de louanges unanimes de la presse, les Beatles avaient étouffé toute possibilité de rivalité médiatique des Davies & Co…Cruel : un an plus tôt, on pouvait encore s’attendre à ce que ces derniers vendissent 200.000 copies de chacune de leur sortie, et Ray Davies était perçu comme l’un des compositeurs les plus en vue…au lieu de quoi, les Kinks allaient doucement se faire oublier de la scène. ( Ironiquement, Sergent Pepper était par dessus le marché le sacrement du 33T en tant que format d’expression musicale…).


Quant aux thèmes d’écriture de Ray, il suffit de lorgner du côté des singles pour voir qu’ils sont assumés et affirmés. Il y eut le single Sunny Afternoon et sa succession directe, Dead End Street, puis l’intouchable et autrement gracieux Waterloo Sunset, et enfin Autumn Almanach qui serait le dernier grand hit du groupe avant Lola en 1970, ainsi qu’un classique acclamé de la vie à l’anglaise. D’après d’aucuns, la filiation entre toutes ces chansons était un peu trop évidente : « Ray va-t-il bientôt arrêter d’écrire sur de gris banlieusards menant leurs affaires quotidiennes quasi apathiques ? » s’est interrogé Nick Jones dans le Melody Maker. «On dirait que Ray fonctionne à la formule, pas au sentiment, et ça devient ennuyant » dira un DJ de Radio One. « Depuis Dead End Street » dira un autre Johnnie Walker, « Ray Davies semble être tombé dans une ornière musicale, il est temps qu’il essaie quelque chose de différent ».

On peut également discuter de l’aspect minimaliste, intimiste et démodé de compositions parlant d’un soldat de plomb, d’un thé de cinq heures et de morceaux globalement ni durs ni rapides face au déferlement du psychédélisme, cette musique de la libération des mœurs, et des deux mouvances ambitieuses à prendre qui seront le hard rock et le rock progressif ( virages extrêmes alors, à l’image de leur époque, privilégiant une certaine virtuosité, et que n’auront pas su ou voulu prendre les Beatles eux-mêmes…). C’est ainsi qu’insidieusement, Something Else marquera le début d’une ère difficile pour le groupe.


Ces données objectives mises de côté, il convient de s’intéresser aux individualités du groupe. Du côté de Ray Davies, pour commencer.

Hé bien, financièrement parlant d’abord, ses royalties étaient toujours tenues en dépôt fiduciaire à cause de la bataille juridique l’engageant contre Eddie Kassner et Larry Page ( résolue seulement en Octobre 1968 ), et les pressions liées aux tournées des années précédentes l’encourageaient à davantage d’évasion dans l’introspection et la composition. D’autres groupes s’étaient plaint de telles pressions pour préférer se consacrer au studio ( les Beatles au premier chef ) et c’était déjà la voie choisie par Brian Wilson, ayant préféré cessé de tourner pour se consacrer à l’exercice de composition. Une situation qu’a éphémèrement connu Ray à l’occasion de la fatigue nerveuse diagnostiquée chez lui en 1966. Pendant un temps, il songea imiter le leader des Beach Boys en 1967 et commit même l’erreur d’en faire part à la presse : « un remplaçant devra prendre ma place », dit-il au NME. « Je n’ai tout simplement pas assez de temps pour faire des apparitions personnelles et travailler sur les disques des Kinks. Mercredi, par exemple, je dois partir en Scandinavie au beau milieu de mon travail. Ce genre de situation dérange mes activités de composition, et c’est aussi clairement un handicap pour le groupe. Je compte encore bien chanter sur les disques des Kinks, parce que mon travail s’articule autour du groupe. Il n’est pas question de rompre tout lien avec eux. Il est aussi possible que j’entreprenne un travail de nature individuelle, tant que cela n’entre pas en conflit avec mes activités avec les Kinks ». Evidemment, ce que titra le NME fut publicitairement différent : « Ray Davies va quitter les Kinks ? ». Lequel démentit le mardi d’après : « je suis le chanteur, ce n’est pas facile de trouver un remplaçant pour le chanteur. Alors j’apparaitrai à tous les shows des Kinks ». Le management n’en dit pas moins, tout en appréciant la publicité gratuite faite au groupe.


Cependant, le magnétisme d’une carrière solo était fort à une période où Ray commençait à se faire une idée de ce qu’il attendait de son épanouissement musical. Il n’avait pas tellement aimé Face To Face : « c’était plus une collection de chanson qu’un véritable LP », dit-il en Février 1967, « ça n’avait pas tout à fait l’air de coller ensemble ». Un projet plus ambitieux attendait d’éclore ; seule demeurait la question de sa forme. Cette question l’animerait tout le printemps et l’été 1967. Il a pu être question dans la presse d’ « un album solo avec un orchestre et des choses comme ça », d’« un album solo dont les chansons sont reliées par une histoire musicale », un album de chansons sur Londres – idée sans doute inspirée par le succès de Waterloo Sunset -, une adaptation de Under Milk Wood de Dylan Thomas ou encore d’une présentation théâtrale, comme ce sera le cas pour Preservation. Quoiqu’il en soit, ces rumeurs ne manquèrent pas d’irriter Dave Davies qui tourna la chose en plaisanterie lorsqu’interrogé par le NME : « Pete fait le vol du bourdon sur sa basse et il y a un album qui va sortir intitulé Mick Avory joue Buddy Rich ». Il convient de rappeler que le nouveau style adopté par les Kinks n’était le lot ni de Pete Quaife ni de Dave Davies…

Avec le recul, aucune des hypothèses ne semble aberrante : il reste d’ailleurs des traces sur Something Else de cet album solo avec un orchestre en le morceau Two Sisters, enregistré au même moment que Village Green ; deux morceaux ayant sollicité le travail d’un arrangeur pour composer leur accompagnement orchestral. Concernant la dernière d’ailleurs, elle est symptomatique d’une nouvelle attitude du compositeur : rassembler des chansons autour d’une thématique pour former un album plutôt qu’agglomérer celles nées à la même époque comme c’était le cas jusqu’à présent. C’est ainsi que Village Green attendra son heure dans l’ombre…

Plus tard, au milieu des années 80, Ray Davies regrettera n’avoir pas eu l’audace de son ambition à ce moment là et qui allait finalement devenir Village Green, nouvel album des Kinks : « j’étais assez ennuyé par ce que je faisais ». « En regardant simplement en arrière maintenant, je devrais …ça aurait été le bon moment pour abandonner – pas abandonner, mais demander au groupe de s’arrêter un petit peu. Parce que Dave réussissait plutôt bien, et ses trucs solo étaient acceptés, et j’aurais du partir et faire d’autres choses ». Il n’en démordit pas en 2003 : « j’aurais du quitter le groupe pour faire ce disque. Ça aurait pu être le début de ma carrière solo ».


Ces dispersements permirent au moins de mettre en lumière Dave Davies, lequel créait un consensus intéressant. « Le plan est que Dave fasse des titres portant un peu de l’agitation des Kinks des débuts, cela permet ainsi aux Kinks de devenir plus sophistiqués en tant que groupe » en dit Robert Wace, résumant le paradoxe en une seule phrase. Ray Davies, qui planchait justement à la sophistication, n’en pensait pas moins : « Je crois que je devrais plus en tirer parti, (…) Dave a des traits contemporains et un grand nombre de partisans parmi les filles ». « Il n’y aucune raison qu’il ne devienne pas un grand nom solo ». Le succès de Death Of The Clown dans le top 5 en Aout 1967 le laissait au moins augurer, mais les 45T réguliers estampillés Dave Davies parmi les Kinks prirent fin vers 1969, les véritables succès du petit frère n’étant que sporadiques.


Désuni par ces polarités entre deux égos et l’étrange retrait de Ray sur son propre travail, le groupe se dessoude lentement mais sûrement. La chanson Wonderboy, détestée par Pete Quaife, est publiée en tant que single en Avril 1968 en pleine tournée par le management des Kinks, en tant que tremplin promotionnel, alors même que Ray doute de la qualité commerciale de ce titre en tant que tel. Cela occasionnera un redoublement des tensions qui trouveront leur climax lors de l’enregistrement de Days, avant que ne s’apaise le groupe et que Ray ne mette au placard ses ambitions solos pour mettre au monde avec eux The Kinks Are The Village Green Preservation Society, album largement considéré comme l’apogée de leur carrière.

Traduction du booklet


Something Else By the Kinks – c’est un nom curieusement désinvolte pour un album aussi étrange et irrésistible. « Le titre suggérait que R.D était déjà dans un train-train », écrivait le narrateur anonyme de l’autobiographie fictionnelle de Ray Davies, X-Ray.

Mettant en scène la grâce sous pression – ce qui a toujours été une marque de fabrique personnelle -, Ray Davies ( à l’aide de son frère Dave ) a transcendé le stress de la vie dans ce train-train. Le titre de Something Else ( Autre Chose ) pourrait avoir suggéré qu’il s’agissait purement d’un remplissage contractuel, une manière d’apaiser les décideurs, mais la profondeur et l’étendue de l’écriture de Ray est assez sidérante sur cet album.


Bien sûr, n’importe quel album contenant un hit aussi fort que Waterloo Sunset avait un avantage immédiat sur ses rivaux. A l’instar du Yesterday de Paul McCartney, ce classique intemporel a connu la moins douloureuse des naissances, comme la expliqué Ray Davies : « je me suis réveillé le chantant dans mon sommeil, comme Frank Sinatra. C’était sur un mode swing – c’est comme ça que je l’ai entendue d’abord. Je voulais écrire une chanson sur le coucher du soleil de Liverpool à cause de la mort du Merseybeat, tout ça. Mais j’ai pensé ; je suis un londonien, pourquoi tous les hommages iraient-ils pour Liverpool ? Il n’y a pas un souvenir de cette chanson qui ne soit un plaisir ».

La session d’enregistrement de Waterloo Sunset mis à mal la relation tendue entre le producteur Américain Shel Talmy, qui avait travaillé avec le groupe depuis 1964, et les Kinks eux-mêmes. Quand les sessions de l’album ont repris autour de Mai 1967, Ray Davies jouait désormais le rôle de producteur. Rétrospectivement, il fut sceptique au sujet de cette relève : « Je sens qu’on aurait pas du me laisser produire Something Else. Ce qui allait rentrer dans l’album réclamait l’approche de quelqu’un d’un peu plus ordinaire ».


Mais il est difficile d’imaginer ce que Shel Talmy eut put faire de mieux que les textures délicates matelassant des classiques tels que Lazy Old Sun, End Of The Season et Death Of The Clown. Cette dernière fit date d’elle-même, ayant déjà été sortie par le guitariste des Kinks Dave Davies. « J’ai écrit le morceau à la maison de ma mère, au piano », se souvint-il. « Je l’ai joué pour Ray et il a suggéré quelques idées, et m’a aidé à la mettre en place ». Contrairement à l’image populaire des deux frères se disputant à la moindre occasion, Ray a encouragé son frère cadet à se placer en vedette. L’exposition a participé à faire éclater le talent d’écriture de Dave, qui s’épanouissait dans cet album avec des chansons telles que Funny Face et Love Me Til The Sun Shines.

Comme pour tous les albums des Kinks, cependant, c’était Ray qui fixait l’agenda. Il maintenant un contrôle créatif et personnel par les moyens les plus astucieux. [Dans David Watts, il avait construit une chanson autour d’une connaissance réelle avec lequel il s’était proposer d’échanger les vertus de son frère pour un château de bonne taille ] *. « Je pense juste que j’aurais du avoir mon mot sur la question » rit Dave. Et dans Two Sisters, Ray a peint un portait tout en retenue de la relation fraternelle : « C’est au sujet de Dave et moi, d’une certaine manière -, j’étais celle sans chic. J’étais Priscilla, qui regardait à l’intérieur de la machine à laver, et la corvée que cela représentait d’être mariée, et Dave était incarné par Sybilla, qui regardait dans son miroir et se mêlait à ses malins de jeunes amis, parce qu’elle était libre et célibataire ».

Two Sisters était symptomatique de l’écriture de Ray à l’époque ; intensément personnelle, mais aussi indirecte. « A ce moment plus qu’à aucun autre, je commençais à écrire sur moi même, à travers mon propre subconscient », admit-il. « L’âme perdue s’était retrouvée à écrire sur un monde qui avait disparu pour toujours, toutes les images éteintes de l’enfance, pour être remplacée par une nouvelle existence, moins dévouée ».

C’est pourquoi l’album entier fut teinté d’un air de mélancolie, en désaccord complet avec les supposés jours de gloire du Summer Of Love. Alors que tous les autres dans la pop Britannique s’entichaient de fleurs, de couleurs et d’optimisme universel, Ray Davies lamentait la fin de la saison ( End Of The Season ), ou méditait autour du plaisir tranquille du thé de cinq heure ( Afternoon Tea ).

L’album fut pratiquement complet au moment où les Beatles sortirent Sgt Pepper, en Juin 1967, quand Davies dut réaliser que sa vision et la leur n’étaient pas destinées à s’accorder. Mais le passage du temps a compensé les choses, et tandis que Pepper a tout d’un artefact de son temps, Something Else reste captivant et irait à n’importe quel été. Peut-être son titre était-il approprié, après tout…

Peter Dogget.


*Si quelqu’un a une meilleure traduction, merci de me la faire parvenir…cette phrase-ci, cette fois, dépasse ma compréhension.




Waterloo Sunset : ce qu’en dit Ray Davies ( traduction d’un extrait de X-Ray )



Populairement parlant, Something Else est l’album de Waterloo Sunset.


Dans son autobiographie fictive, le compositeur des Kinks passe en revue la naissance, le décor, l’enregistrement et même le premier accueil réservé à ce chef-d’œuvre de son catalogue. On notera que la version des faits semble assez contradictoire avec celle donnée dans le livret en ce qu’elle omet de préciser que la chanson est née d’un songe, ce qui peut surprendre quand on sait le goût de Ray pour les belles histoires. Cette anecdote aurait surligné ses points communs avec Yesterday, avec laquelle elle partage le titre de chanson symbole de l’un des plus grands groupes pop de tous les temps ( à savoir du XXème siècle ) mais aussi de l’Angleterre des années 60. Trèves de tricotage : Ray parle de sa création…


« Adolescent, il m’était arrivé de rester sur le Waterloo Bridge et de regarder la marée haute affluer, presque, sur les berges du Thames. L’eau était marron clair, quasi rouge. C’était probablement dû à la pollution, mais cela donnait l’impression que l’eau était comme un courant sanguin traversant une gigantesque veine menant à la grande pompe, le grand cœur de l’empire. Je sentais poindre une marée plus grande encore qui inonderait les berges et submergerait les Maisons du Parlement. C’était une marée de réalité et de changement qui ferait bientôt tourner la tête de l’Angleterre. Je voulais entamer l’écriture d’une chanson sur Liverpool sous-entendant que le Merseybeat touchait à sa fin, mais je l’ai changée pour Waterloo Sunset, non seulement parce que cela me donnait une toile plus grande sur laquelle travailler, mais aussi parce que cela parlait de Londres, l’endroit où j’avais réellement grandi. Nous avons essayé d’enregistrer la chanson avec Shel, mais je me suis senti si précautionneux à son sujet que j’ai prétexté que c’était un essai pour un morceau qui n’avait pas fonctionné. Nous avons joué la piste instrumentale plusieurs fois, mais nous sommes arrêtés avant que qui que ce soit ait eu l’occasion d’entendre la mélodie ou les paroles convenablement. Face to Face était désormais sorti et je sentais que le groupe était prêt pour quelque chose de spécial.

Je savais que je devrais faire ma propre version, donc je suis retourné au studio au début du mois d’Avril pour y mettre en place cette piste. Je cultivais un tel secret autour de Waterloo Sunset que je n’en chantais même pas les paroles quand le groupe jouait. Je suis rentré chez moi et ai perfectionné les paroles afin qu’elles sonnassent comme un galet érodé par la mer, jusqu’à en devenir complètement lisse. Une semaine plus tard je suis allé au studio avec Dave, le temps de quelques heures, pour placer sa partie de guitare que j’avais soigneusement pré arrangée à la maison, au piano, dans mon style besogneux. Le 13 Avril, j’ai emmené avec moi Rasa, Pete et Dave dans le Studio Numéro 2 de Pye, et nous nous sommes placés autour du micro pour enregistrer les chœurs. Je ne leur ai toujours pas confié le sujet des paroles. Tout simplement parce que je me sentais gêné d’à quel point elles étaient personnelles, et j’ai pensé que les autres éclateraient de rire quand ils m’entendraient les chanter. C’était comme l’extrait d’un carnet intime que personne n’avait le droit de lire. Mais quand j’ai finalement enregistré le chant, plus tard cette après midi là, l’ensemble sonnait juste et personne n’a ri. L’enregistrement n’a pas été dur à mixer, parce que seulement enregistré sur une machine à quatre piste. L’ingénieur, Alan MacKenzie, était suffisamment sensible pour réaliser à quel point la chanson signifiait pour moi et il m’a laissé enclencher le fader moi-même. C’était comme de peindre du son. Une fois la chanson mixée, j’en eus un exemplaire et l’ai pris chez moi pour le passer à Rosie et à ma nièce Jackie. Rosie était revenue d’Australie pour nous rendre visite et, bien qu’elle restasse avec ma mère, elle venait me dire bonjour presque tous les soirs pour compenser tout ce temps pendant lequel nous avions été séparés. Je pensais que d’entendre l’utilisation du nom Terry pour l’un des deux personnages de la chanson lui ferait l’effet d’un coup de fouet. Terry rencontre ma Julie imaginaire sur le Waterloo Bridge et , tandis qu’ils marchent le long du fleuve, les ténèbres tombent pour faire disparaître un monde innocent.


Même quand l’enregistrement fut terminé, c’était encore comme un secret, et pour un temps je ne voulais pas qu’il sorte. J’ai rencontré Barry Fantoni un jour où nous jouions tous deux un match de charité pour le Melody Maker. Quand il m’a demandé quel était le titre de mon nouveau disque, j’ai préféré lui dire que j’avais oublié plutôt que de lui dévoiler. Quand le disque est sorti le 5 Mai, Penny Valentine, le critique musical du Disc Music Paper, a téléphoné à Robert et Grenville pour leur dire que c’était le plus beau disque que je ne ferais jamais »
.

Ray Davies, X-Ray.



Dans le même chapitre, Ray a un mot gouailleur pour Bateson, alors jeune avocat défendant Boscobel dans l’affaire Boscobel / Danemark Production, au sujet de cette chanson :

« Suite à une réunion dans sa chambre, Bateson m’a demandé si un autre hit pop était en gestation. J’ai tourné la tête, regardant la chambre de Bateson autour de moi : un mélange de Victorianisme spartiate et de splendeur pieuse, et le tableau d’un grand homme de loi sur le mur. Il avait l’air d’avoir besoin d’un hit. La chambre est tombée dans le silence. Je ne voulais pas que ces gens, qui semblaient avoir accès à tous les autres aspects de ma vie, aient accès à mon œuvre. J’avais envie de leur dire que le nouveau disque parlait de quelque chose qu’ils ne comprendraient jamais puisqu’ils avaient oublié leur innocence. Parce qu’avant que le disque ne soit sorti, la chanson et ce qu’elle représentait était réservée à mes amis ; mon monde privé. Grenville brisa le silence et annonça que les Kinks venaient d’enregistrer une chanson intitulée Waterloo Sunset, et que c’était un bon candidat au hit parade.

-Est-ce que ça me fera rire comme A Well-Respected Man ? demanda gaiement Bateson.

J’examinais de mes yeux le curieux avocat.

-Cela pourrait vous faire sourire si vous croyez qu’il reste encore quelque romance à ce pays, répondis-je.

Personne dans la chambre n’avait la moindre idée de ce dont je parlais »
.

Ray Davies, X-Ray.


Je ne sais pas vous mais moi, ce Ray Davies là me plaît beaucoup.


L’album chanson par chanson


1) David Watts

15,5/20



« L’album démarrait avec l’ingénieur Alan MacKenzie disant dans l’interphone : c’est le master. Et alors R.D décomptait la chanson à l’envers, probablement en l’honneur de son amour perdu de Bergen, puis les Kinks commençaient à jouer David Watts » ( Ray Davies, extrait de X-Ray ).


Et si vous voulez tout savoir, je doute qu’il sache réellement compter à l’envers ; en fait, je soupçonne le producteur Davies d’avoir passé la bande à l’envers …hm !…Bref.


David Watts consiste, littérairement parlant, à la description admirative du meilleur de la classe, qui est aussi un tombeur, celui qui mène l’équipe de sport de l’école à la victoire et le genre de gentleman qui, surtout, est de lignée trop noble pour s’en faire un orgueil. La modestie, le top de l’orgueil comme dirait l’autre…il s’agit comme pour d’autres chansons des Kinks de l’époque d’un hommage déguisé, sous un ton humoristique, à une personne réellement connue du groupe. Nous y viendrons….


Musicalement…fa fa fa fa fa fa fa fa….la mélodie caramélisée colle très vite en tête. Pour dire le tout, je n’ai jamais tellement pu me l’approprier mais je dois reconnaître qu’elle offre une entrée dynamique à l’album. David Watts, cependant, se trouve sans aucun doute là dans l’album non pas parce qu’il est un morceau explosif - il ne l’est pas -, mais parce qu’il est le seul véritable morceau rapide et optimiste de l’album. On ne peut d’ailleurs rien lui reprocher, tous les ingrédients sont a priori réunis pour faire une bonne chanson. Et l’on reconnaît bien les Kinks, même si je défie quiconque de trouver un autre de leurs titres qui lui soit semblable.


Pour ce qui est de la réalité de David Watts, il était un promoteur à la retraite que les Kinks ont rencontré à l’occasion des concerts organisés sur la vague du succès de Sunny Afternoon. Attiré par Dave Davies au départ, auquel Ray songera le marier le temps d’une soirée, cible d’un Pete Quaife ne trouvant pas grâce à ses yeux, il deviendra un ami de confiance du groupe dont il deviendra l’un des plus fervents supporters et auquel il ouvrira les portes de sa demeure dès qu’ils passeraient dans la région – sans plus de prétentions « romantiques » -…Aujourd’hui, il est surtout connu évidemment pour faire partie de la mythologie Kinks.


David Watts a été Face B du single Autumn Almanach, sorti en Octobre 1967. Il a été repris par The Jam

2) Death Of The Clown

13,5/20



Un single du petit frère qui a rencontré un franc succès à sa sortie en Juillet 1967 : selon les classements et dans des pays plutôt Kinkophiles ( Angleterre, Allemagne, Pays-Bas, Belgique ) le single s’est classé sur le podium ou dans les 5 premières positions. Ill est devenu depuis symbolique de son ambition musicale personnelle et lui a valu le surnom systématique de Dave-Death-Of-The-Clown-Davies par son facétieux de frère, à chaque présentation des membres lors des concerts ( rigolez, c’est marrant ).



Ray se voyait tout heureux de confier les rock ou les chansons de l’ancien son Kinks à son frère, étant porté par la nouvelle identité sonore inspirée par Sunny Afternoon et son thème social qui, pour plaire à l’original batteur de jazz Mick Avory, n’en frustrait pas moins leurs compères Dave Davies et, surtout, Pete Quaife.


Musicalement, en dépit de l’ajout du pont chanté par Rasa, on ne peut s’empêcher de sentir que cette chanson manque en vérité un peu de souffle. C’est un peu l’une de ces chansons qui, plutôt que de sentir le style - intemporel même si nostalgique - des Kinks, sent son époque d’abord. Une chanson assez surestimée donc, et sans doute trop longue par rapport à ce qu’elle contient musicalement ( couplet / pont / refrain ad vitam aeternam… ). Je n’ai jamais bien saisi ce qu’on lui trouvait.


Aussi, la voix de Dave Davies, un tantinet nasillarde, a la particularité de pouvoir aisément charmer autant qu’agacer selon le titre dont il est question. Je comprends la référence à Dylan par Ray à son sujet ici. Le reste du monde a aimé ; personnellement, je trouve un Dave choriste bien plus efficace la plupart du temps.


Concernant sa fabrication :


En fait d’être simplement composée dans la maison de sa mère, cette chanson a été plus précisément écrite dans la fameuse pièce de devant, au premier étage, qui avait vu la naissance de Dave et qui avait également inspiré les deux notes du riff de You Really Got Me sur le piano familial. Ray Davies explique dans son livre qu’il voit son petit frère gratouiller cette chanson à la guitare dans cette même pièce, le 23 Mai 1967, après une séance de procès éprouvante impliquant Boscobel et Denmark Productions (…). C’est la première des collaborations entre les deux frères puisque, croyant la chanson inachevée d’abord, puis l’estimant répétitive, Ray a suggéré à Dave d’y adjoindre un pont : « je suis passé au piano à queue et ai joué le pont en Mi bémol ». « Lors de la session d’enregistrement, Dave n’ayant pas pris la peine d’écrire les paroles pour ma section, Rasa a donc simplement chanté son passage en la la à ce moment là ». Ray trouvait que la chanson « sonnait un peu comme une chanson de Bob Dylan ».


Quant au sujet de la chanson, Ray n’en fait pas un mystère pour son compte : « Death of a Clown était autobiographique dans le sens où Dave Davies, le grand noceur et coureur de jupons, envisageait de se marier à une cousine Danoise de la femme de Pete Quaife. Il fit seulement un commentaire sur ce sujet, j’ai rencontré une fille qui sourit quand je lui fais l’amour. (… ) Dave s’est marié un jour de l’année 1967 au Danemark, où il n’y eut aucun membre de ma famille. Et Death of a Clown était une tentative nominale de la part de Dave de devenir un homme marié respecté. Mais on n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace, Dave était destiné à rester un clown, pour mon bonheur autant que mon désespoir, parce que dans le cas de Dave, M. Hyde avait déjà pris le dessus et Dr Jekyll ne faisait plus que des apparitions exceptionnelles pour les anniversaires, mariages, et enterrements, comme le ferait un publicitaire de dernier ordre. Death of a Clown ne signifierait pas la fin de Dave Davies. La chanson est sortie peu après que Waterloo Sunset ne descende dans les charts ».


Pour l’anecdote : cette chanson, interprétée par un autre groupe, a servi de générique à la série Le Clown jusqu’à récemment…cette anecdote vous a été présentée par Pif Gadget.

3) Two Sisters

20/20



Sombre et dense avec son clavecins et ses cordes, Two Sisters marque une différence de tonalité et de catégorie avec les deux premières chansons et, pour tout dire, avec la majeure partie de l’album. Même en tant que classique perdu ou chanson victorienne ou autre pacotille, elle ne se fraie pourtant quasi jamais de place dans les chroniques sur l’album…allez savoir pourquoi.


Le texte autant que la composition dénotent d’un Ray Davies au sommet de sa forme, et ne laissent d’autre choix à l’auditeur que de pénétrer dans leur atmosphère. Les arrangements sont tout aussi savamment distillés. La structure est ordinaire mais l’écriture est, à mon goût, parfaite. L’œuvre finie suffisamment courte pour se voir réécoutée des dizaines de fois ( enfin…j’aime et je n’ai pas compté ). Bon. Aucun argument technique – dont je ne suis pas franchement capable – ne serait plus convaincant que l’écoute du morceau, bien sûr…


Si je peux faire une chose pour vous, en revanche, c’est vous prêter ma traduction de l’extrait suivant de X-Ray, biographie fictive de Ray Davies, portant sur la chanson.


« En Février, nous avons enregistré deux morceaux pour notre nouvel album, intitulés Village Green et Two Sisters . Quand Robert a entendu Two Sisters, il sourit pour la première fois depuis ce qui ressemblait à des mois et me dit que j’avais emmené mon songwriting à la classe supérieure. Two Sisters était en partie basé sur Dave et moi. J’étais Priscilla, qui « regardait à l’intérieur de la machine à laver, et la corvée que cela représentait d’être mariée », et Dave était incarné par Sybilla, qui « regardait dans son miroir et se mêlait avec ses jeunes amis rusés, parce qu’elle était libre et célibataire ». La chanson était aussi illustrée d’images de Rasa femme au foyer faisant la lessive, la cuisine, changeant les couches. D’images de ma mère et de mes propres sœurs, également, qui s’étaient retrouvées amarrés par le mariage et les enfants, ce qui signifiait qu’elles ne pourraient jamais embarquer dans une carrière personnelle. Le refrain final de la chanson avait trait à mon sentiment d’être piégé par le fait d’avoir une petite fille, et par les responsabilités du mariage. Lorsqu’à l’occasion du pont de la chanson la sœur mariée se mettait à « jeter la vaisselle sale juste pour être libre à nouveau », il s’agissait de ma propre réaction d’alors, dans un sens, mais cela venait également du fait d’avoir vu Rasa refermer le landau dans la rue. Le dernier vers commençait par « Priscilla vit ses petits enfants, et décida qu’elle était bien mieux lotie que la gamine rebelle que sa sœur avait été ». C’était moi regardant ma fille Louisa, qui restait là à quatre pattes sur le sol, et étant juste heureux de voir cela. Et tout frustré que j’étais par le tumulte légal qui m’entourait, et les restrictions et les limites amenées par le mariage, je me sentais d’une façon ou d’une autre racheté d’avoir écrit la chanson. A ce moment plus qu’à aucun autre je commençais à écrire sur moi même, par mon propre subconscient. Two Sisters était une réflexion du mari de banlieue. La célébrité sûre d’elle même s’était manifestée dans Dandy, chanson parlant d’un coureur de jupons insouciant ayant une femme à chaque port. L’âme perdue s’était retrouvée à écrire sur un monde qui avait disparu pour toujours, toutes les images éteintes de l’enfance, pour être remplacée par une nouvelle existence, moins dévouée. C’était un monde que je pensais perdu ».


( Ray Davies, extrait de X-Ray ).

4) No Return

12,5/20



Les Kinks picorent dans la cour du bossa nova et…ce n’est trop mal !


Ce qui décontenance un peu, c’est d’arriver dans ce pays là après être passé par Two Sisters ( qui ne semblait pas trop sur l’itinéraire ). M’enfin.


En 2 minutes 03, deux couplets et un pont, No Return apporte sa contribution agréable mais sans prétention, sa lancinance dans l’amertume et la solitude, et l’on en sort comme d’une soirée tiède, mi frustré mi satisfait, ne sachant quelles attentes on se devait de nourrir. Il faut dire que les paroles n’étaient pas ici tellement explicites, le narrateur semblant se soucier de sa première rupture avec son premier amour alors que, selon toute vraisemblance, les deux personnages sont encore ensemble au moment de la chanson…ahem.


Un remplissage sur l’album, il faut bien l’avouer…

5) Harry Rag

13,5/20



Harry Rag est le synonyme le plus proche de « chanson à boire » ( ou plutôt, à fumer ) sur cet album avec son dynamisme réglementaire, son refrain chanté à tue-tête et ses paroles ne nuisant pas à l’équilibre diplomatique mondial. Bon. Difficile de s’enflammer pour cette chanson dans un Something Else accumulant les rubis comme les médiocrités avec la même désinvolture…


Alternant 4 couplets à 5 refrains ( dont deux finals ) pour totaliser un minutage de 2 minutes 16, Harry Rag ressemble à une chanson rallongée artificiellement pour ajouter une chanson au catalogue, alors qu’avec seulement une partie supplémentaire – sinécure que l’on laissera bien évidemment à l’ami Ray Davies, hm ! – elle eut figuré parmi les chansons réellement bonnes de l’album aux côtés de…Tin Soldier Man, la suivante, par exemple !


Dans sa courte carrière, Harry Rag aura été Face B du single Mister Pleasant aux USA le 24 Mai 1967. Oui, non, ça ne s’invente pas…

6) Tin Soldier Man

16/20


Petite chanson pop sur un petit soldat de plomb dans un petit monde merveilleux, Tin Soldier Man est une grande.


S’appuyant sur un thème de saxophone aisément mémorisable et que reprend le chant, un jeu de piano plaqué et frénétique ( Daviesien donc ) elle a tout du parfait petit conte satyrique sautillant dans le pur style du groupe ayant joué Mister Pleasant. En toute aisance, elle fait mouche à chaque écoute, y allant même de son néologisme fantaisiste lors du troisième couplet avec un « Wickie wa-waddle doo » qui rappelle le délirant « Scooby do bidoo » de Picture Book.

Pas d’astuces idiotes dans les arrangements pour masquer un manque d’ambition de la composition. Pas non plus de prédominance ridicule des chœurs ; ceux-là interviennent en temps et en heure dans une rythmique parfaitement minutée. Le ton se joint au sens, et la raillerie gentillette des paroles de la parade militaire du petit soldat de plomb s’accorde parfaitement avec ce petit monde sonore là.


Bien que Dave eut acheté un saxophone le 15 Novembre 1966 et ait commencé à en apprendre le jeu, ce n’est pas lui qui en joue sur ce morceau mais Johnny Crooker, musicien de la section cuivre des Mike Cotton Sound appelé pour la circonstance en compagnie de Mike Cotton ( à la trompette ). Depuis 1964, les MCS et les Kinks avaient été bons amis et avaient même fait des tournées ensemble. Participe également John Beechan ( au trombone ).


La démo de cette chanson est également connue sous le titre Sand On My Shoes dans le Great Lost Kinks Album publié en 2000 par Neue Revue.

7) Situation Vacant

17/20


Pas de suspense superflu : Situation Vacant fait partie des toutes meilleures chansons de l’album.


C’est avec une jubilation palpable que Ray nous conte les histoires de ce petit couple pas trop mal installé mais obligé de relever son niveau de vie pour une belle mère trop ambitieuse – et ce à sa perte -. Quand il veut réellement mettre en scène quelque chose de consistant, c’est souvent patent dès l’introduction et cette délicate ci au piano, variation des couplets, nous le fait savoir tout de go.


Situation Vacant a un autre avantage : elle offre ce qu’il faut d’engouement et de gimmicks ( à la batterie, la guitare électrique, et ce charmant petit motif entêtant mariant l’orgue à la six corde ) pour contrebalancer un album somme toute rythmiquement assez mou. J’aime particulièrement la variété apportée dans la chanson par ses derniers vers (Johnny's got no money Got no where to go Johnny's in a great big hole Suzy's separated, living with her ma Now little mama's satisfied ). Ou le goût pour finir une chanson…


…Du moins c’est ce que l’on croit : s’ensuit un premier fading que l’on croit final, avant que des notes de piano ne nous réveillent en sursaut pour un second fading ( le vrai cette fois ). Comme dans Helter Skelter ? –hm, un peu, pas vraiment, faut écouter. C’est inutile mais c’est vivifiant en tous cas ! .

8) Love Me Till the Sun Shines

12/20



Bon…La chanson est très loin d’être mauvaise, même médiocre, simplement elle reste prévisible et répétitive. J’ai du mal à faire état de vibrations de tous mes membres concernant ce genre de chansons de Dave Davies. Toute l’énergie y est, mais ça ne prend pas vraiment. En fait, lassé de ce que le petit frère fait de son potentiel vocal ( c’est à dire trop peu de variations, des inflexions aigues parfois inutiles ) j’aime surtout à écouter ce morceau-ci pour la batterie ( surtout les beats bienvenus agrémentant la fin du morceau ), les clappements de mains et les orgues. Je ne sais pas très bien quoi vous dire, je suis un peu embarrassé…


Sinon, les paroles ne vont nulle part, je n’ai aucune idée de la situation dans laquelle on peut chanter ce genre de choses à moins d’être Dave Davies et de s’adresser sans doute à une groupie ( ?). C’est toute l’impression qu’elles me laissent en tous cas.


J’y suis à ce point indifférent que je ne sais pas quoi en dire, ce qui est plutôt rare. Tout ce que je puis vous en dire c’est qu’il ne s’agit ni d’un fiasco ni d’une merveille.


Ah ! la chanson a été Face B du single Death Of A Clown le 7 Juillet 1967 en Angleterre ( oui ! le 07/07/67 ! ne cherchez pas, aucune météorite n’est tombée sur l’Ile ce jour là ).

9) Lazy Old Sun

18/20



Lazy Old Sun reprend en quelque sorte Something Else là où Two Sisters l’avait laissé, si l’on s’en tient à l’atmosphère sombre et incroyablement pesante du titre ( mélangez les deux mots et obtenez le mot grisant ) et si l’on oublie les clavecins.


Sombre, car il est constitué d’une peinture sonore tout à fait indescriptible se jouant quelque part entre un doublage de la voix languissante et possédée de Ray Davies, des jeux de production, une batterie implacable et funeste, des instruments joués dans une clé qui semble n’exister que dans une autre galaxie, des cuivres menaçants et enfin la voix de sirène de Rasa, accompagnant toujours plus haut le refrain.


Pesant car il gère avec brio l’art du bon silence au bon endroit : Kiss me with one ray of light from you lazy old sun est un vers qui tombe à pic et sa réplique ascendante : You make the rainbows and you make the night disappear lui rend en lumière ce que la chanson entière donne en opacité, manipule les sentiments de l’auditeur comme en hypnose. Du génie.


Et on en profite qu’une seule fois dans la chanson ; le deuxième Kiss me with one ray of light from you lazy old sun aboutissant sur la répétition des mots Lazy Old Sun et le fading final, brodé autour du chant de Rasa.

C’est d’ailleurs mon seul regret : j’aurais aimé une suite, encore, à ce morceau…m’enfin. Je suppose qu’il ne faut pas bouder son plaisir : 2 minutes 49 suffisent à bien des morceaux, et il s’agit en l’occurrence tout simplement de l’une de ces excellentes chansons frustrantes à écouter et réécouter ! Au rang des doléances, je crois me souvenir que le caractère par trop enfantin des paroles avait déçu Ray, mais je colmaterai cette superstition plus tard. En tous les cas, à titre personnel, tout me plaît dans cette chanson.


Lazy Old Sun est sans conteste un grand classique caché du répertoire des Kinks que l’on trouve trop rarement cité aux détours d’une chronique faisant un grand écart pour chercher un rapport entre les Kinks et le psychédélisme, par exemple, ou encore par des auditeurs qui en étaient et qui ont tout vu, et qui ont tout entendu surtout à la radio, à cette époque là.


Difficile en tous les cas de commenter et de vendre comme il se doitune telle chanson, puisque l’un de ses mérites est justement son timbre quasi unique dans leur carrière ( seule Wicked Anabella s’en approche ). Comme de commenter I Am The Walrus chez les Beatles, ou presque…car il n’y a pas d’équivalence à chercher entre ces deux chansons.


( Bonne écoute !!! )

10) Afternoon Tea

15,5/20



Le pendant à Lovely Rita des Beatles, en 1967, dans la catégorie chanson contenant le mot thé. Oh oh oh…


Sans rire et sans fausses prétentions à des analogies douteuses, Afternoon Tea est sans doute l’une des chansons littérairement comme musicalement les mieux écrites de l’album.

Textuellement d’abord : la scène décrite est incroyablement universelle, et intime, et tragique. Le narrateur avait coutume de boire son thé avec une certaine Donna, il l’aimait bien et cela lui changeait les idées. Simplement, l’heure du thé n’est plus tout à fait pareille depuis qu’elle n’est plus là…Il en est réduit à se rappeler à ses bons souvenirs avec elle la nuit, allongé dans son lit, éveillé.


Je ne sais pas vous mais j’ai déjà eu ce sentiment, et j’ai déjà vécu plus d’une fois ce genre de scène. On prend certaines habitudes, on sait qu’en allant à telle heure à telle salle on risque de rencontrer telle personne, et cela devient une habitude, un rituel. Parfois, une passion. Et un beau jour, sans mot dire, la personne n’est plus là et le rituel se dissout dans une époque avec tout un parfum, une lumière et un air entendu. « Je suis allé à notre café un jour », dit le narrateur, « Ils ont dit qu’elle s’était éloignée, Vous penseriez qu’elle eut au moins pu rester Pour boire son thé de cinq heures »…N'est-ce pas vrai ? N’y a-t-il pas cette tendre rancune à chaque fois ?…vous prêchez un converti, cher (…). Cette chanson, ces paroles, me tuent. Emotionnellement, s’entend. Ray a mis là le doigt sur quelque chose c’est sûr !

Si l’on ne considère pas la chanson avec ces paramètres là, Afternoon Tea peut passer simplement pour une énième chanson un peu bêtasse sur l’amour du thé anglais : c’est sûrement ce que retiendraient les partisans d’un Something Else victorien, avec une pochette rappelant Dickens, Wilde et qui l’on voudra (…). Bon…


Musicalement, Afternoon Tea est soignée avec l’affection nécessaire. Le chant de Ray rappelle à qui veut l’entendre pourquoi on le surnomme le storyteller ( conteur ) ; c’est un style de chant qu’il a fait sien depuis une paire d’années en 1967, fait pour émouvoir plutôt que pour impressionner, tremblant plutôt que techniquement parfait, et il est insurpassable et vise le centre de la cible dans son propre genre. Lui qui ne s’y retrouvait guère a fait école.


Sur le plan de la structure, Afternoon Tea est tout à fait ordinaire dans le sens où il fait se répondre couplets et refrains, mais le jeu de chaque instrument est suffisamment diversifié, mis en valeur et complétant l’un la ligne de l’autre et sans emphase qu’il s’agit d’une régularité d’orfèvre. Les chœurs sont de très agréable compagnie et la reprise instrumentale à rythme ralenti des « babababababa » est ingénieuse.

11) Funny Face

15/20



La meilleure chanson sur cet album…de Dave ! Ah ah ah, je vous ai eus !


Non, très honnêtement, elle fait partie de mes favorites du baby brother ( que de surnoms !…) aux côtés de chansons comme Lincoln Country et You Don’t Know My Name, par exemple. Le seul problème avec lui étant que je ne sais jamais très bien distinguer rationnellement pourquoi j’aime de pourquoi je n’aime pas ses compositions…


Funny Face, comme d’habitude avec Dave, et un peu l’histoire d’on ne sait pas trop qui je ne sais pas trop où qui fait je ne sais pas trop quoi. Il s’agit en tous cas d’une fille, que le narrateur a beaucoup aimé – on aurait parié là-dessus – qui très manifestement s’est retrouvée a) dans un hôpital psychiatrique b) dans un centre de désintoxication c) cocher la case autre si aucune explication n’est satisfaisante. Et elle observe notre narrateur par la fenêtre a) de sa chambre b) de…bon, j’arrête.

[ la chanson est effectivement vaporeuse mais une partie de l'explication en est donnée dans son livre, Kink, j'y reviendrai et retravaillerai en conséquence d'autres articles avec des éclairages de Dave. Funny Face, pour y revenir, parle de la première petite amie de Dave, de sa première rupture aussi, leurs parents ayant réciproquement décidé de les empêcher de communiquer après divers..."problèmes" ]


Avec sa configuration groupe de rock + piano, Funny Face est, d’un point de vue sonore, proche de Situation Vacant sur le même album. Les lignes de guitare impliquent suffisamment l’auditeur et le chant est suffisamment convainquant pour que l’on daigne tendre l’oreille. En fait, la basse passe tellement son temps à monter et descendre les gammes qu’on jurerait par moments entendre une composition de Ray. L’emballement de la batterie avant le refrain, le silence soudain, l’atmosphère onirique enveloppant celui-ci – le chant de Rasa y est encore pour quelque chose…-…vraiment, il s’agit là d’une vraie bonne chanson, pensée et mesurée. Pas de débauche d’énergie inutile.


Finalement, je viens à peu près de réussir à disséquer pourquoi j’aime de pourquoi je n’aime pas au moins une de ses compositions.

12) End Of the Season

16/20



Mais que font donc là ces oiseaux qui viennent tout droit des montages sonores de l’album précédent ?


La réponse est toute trouvée : enregistrée en avril 1966, End Of The Season est vraisemblablement l’une des chansons retirées hâtivement de Face To Face avant sa sortie. Peut-être y faisait-elle doublon avec la tout aussi météorologique Rainy Day In June ?…hm, que voulez vous que je vous dise ?…l’album ne le dit pas.

J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour cette chanson, à peine plus élaborée qu’un rudimentaire piano voix, avec les interventions discrètes de Mick Avory ( ce batteur de Jazz ! ), Pete Quaife à la basse, et la fantomatique omniprésence de Rasa pour seuls choeurs.


Le thème des paroles va tout à fait de pair avec le style employé, tout à fait suranné, et sa dramaturgie est bien emmenée par l’interprétation théâtrale de Ray Davies.


A ne pas mettre entre les mains d’un incurable mélancolique toutefois…

13) Waterloo Sunset

20/20



Quand on parle de cette chanson, on ne sait même plus de quoi on parle tant c’est un classique. Aussi, vous savez tout ce qu’il y a à savoir à son sujet et, si vous ne l’avez pas déjà entendue, je ne peux que vous conseiller d’aller l’écouter : car plutôt que de vous faire la description traditionnelle, je vais vous dire ce qu’elle m’évoque personnellement…


J’avais un jour voulu commenter une toile en cours, de je ne sais quel artiste. Il s’agissait d’une femme assise en tailleur, immobile sur son lit, profitant de l’aurore pour regarder une ville animée à travers la baie vitrée de son appartement. Quelque chose comme ça. Mon commentaire consistait à dire, contrairement à l’opinion officielle sur ses œuvres et sans doute la volonté officielle de l’artiste, que cette femme était simplement heureuse à rester là, béate, fixant le trafic, la brume, la grisaille. La grisaille – certes, la palette de couleur était terne. Mais quand même. Un regard fixe représentait obligatoirement chez eux la plus mortelle morosité, quand il représentait possiblement chez moi la plus parfaite contemplation. Sa solitude représentait obligatoirement chez eux la mélancolie, quand elle représentait possiblement chez moi la paix. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi tout devait être à ce point univoque, et pourquoi on ne laissait pas même l’héroïne d’un jour d’une toile avoir le droit d’être heureuse, à regarder dans le vague sans la moindre arrière-pensée. De la liberté d’interpréter…

Aussi, je me permets de douter qu’une seule des personnes présentes ce jour-là puisse un jour apprécier à sa juste valeur Waterloo Sunset, car quelqu’un qui peut se suggérer cette poésie là ne peut que riposter avec véhémence. Et c’est précisément de ce genre de poésie dont il s’agit là : le narrateur regarde marcher les deux amoureux Terry et Julie, lui est seul depuis son poste de vue, il semble ne pas avoir d’amour ni d’ami…mais il n’a pas peur, et tant qu’il pourra les contempler eux et le coucher du soleil, il sera au paradis. Cela pourrait bien représenter obligatoirement la mélancolie ; à mes yeux, cela représente possiblement la grâce…la grâce parce qu’on l’a préférée à une amertume bancale et à une solitude terre à terre.



Note de l’album :

16/20



Something Else ( à ne pas confondre avec la chanson éponyme d’Eddie Cochran…) est un album hétérogène et bizarre, et c’est pour cela que je l’aime. Il ne compte pas une seule chanson franchement mauvaise, et au moins quatre classiques absolus du catalogue du groupe ( David Watts pour sa réputation et, musicalement, Two Sisters, Lazy Old Sun et Waterloo Sunset ). Seules deux chansons remplissent l’album plus qu’elles ne l’honorent et les contributions de Dave, au nombre de trois, sont plutôt à ranger dans sa bonne moyenne.


Des mauvaises langues – ou de pointus analystes, c’est selon -, diront que l’album sonne moins consistant que ces prédécesseurs et successeurs ; c’est qu’ils connaissent surtout trop bien l’histoire de l’album à mon avis (production disputée entre Ray Davies et Shel Talmy, etc… ), car ce genre de chose n’est jamais probante. La discussion, s’il devait y en avoir, devrait plutôt porter sur le choix des chansons et leur ordre. Mais en fait, ce qui frappera surtout les aficionados, c’est l’absence d’un réel rock accrocheur dans tout l’album ; grand bémol quand on sait l’efficacité des Kinks dans le genre. Allez savoir si cela ne fait pas partie de la stratégie Autre Chose…


Quoi qu’il en soit, sans bénéficier de la même position qu’un Face To Face ( œuvre charnière du groupe ) ni des mêmes faveurs publicitaires dont jouissent aujourd’hui seulement Village Green et Arthur, Something Else n’est franchement en deçà d’aucun de ces albums. Chercher à déterminer un favori dans la fourchette 66/70 ressemble de toutes manières à une sacrée perte de temps !

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Djer 22/05/2014 02:17

Petite interprétation personnelle de Love Me Till The Sun Shine? Il s'agit d'un portrait guère flatteur d'un narrateur en manque d'amour, suppliant une prostituée de rester à ses côtés. Il y a un
côté désespéré qui n'est pas mal du tout, et qui va au final assez bien avec Death Of A Clown sur le même single.

cheguemanu 27/02/2010 17:04


Salut!
En total accord sur ta critique, sauf sur "Death of a Clown" que je trouve être un chef d'oeuvre