Chronique Kinks : Lola Versus Powerman And The Moneygoround ( 1970 )

Publié le par Dimitri Dequidt

Introduction


Ces dernières années, on a plutôt vu circuler le nom Lola Versus Powerman & The Moneygoround ( encore un titre à rallonge après Village Green’…) pour l’inclusion de trois de ses chansons* dans la bande originale du film Darjeeling Limited ( 2007 ) de Wes Anderson que pour sa qualité intrinsèque de chef d’œuvre des Kinks. Pourtant, c’en est un, de chef d’œuvre, né encore du chaos…

Ray Davies, accablé début 1970 par les échecs commerciaux de Village Green et Arthur - dont de surcroît le film était tombé à l’eau - , éreinté par sa dernière tournée aux USA et le climat délétère qui avait pu étouffer les Kinks ces dernières années fait de querelles internes comme de procès, Ray Davies dis-je avait certainement besoin d’un nouveau défi pour se relancer. De manière libérée, solo. A l’instar d’un John Lennon jouant dans How I Won The War en 1967, un an après la dernière tournée de la Beatlemania.

Ce salut là vint pour le Kink d’une nouvelle collaboration avec la BBC, témoignant à nouveau de son intérêt pour le 7ème art et la comédie. Il camperait The Long Distance Piano Player ou pianiste de fond, dont le but était de battre le record du monde du temps de jeu de piano. Vous aurez noté comme moi que la BBC était pleine de ressource à l’époque.


Ray Davies étant assez de fond par lui même, avec son caractère solitaire aimant rester en apnée dans le travail, cette oxygénation eut tôt fait de l’encourager à se remettre au travail pour son groupe, et c’est dans ces circonstances ou presque que naquit Lola Versus Powerman & The Moneygoround.
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La première chose que vous entendrez jamais de cet album, paradoxalement, est sa pochette, faite d’un cercle fait au compas encadrant des carrés faits à l’équerre au milieu desquels on peut trouver un visage d’homme ( parfait ?! ), hybride de Dave Davies, Mick Avory, Ray Davies et John Dalton, dans le sens des aiguilles d’une montre ou même d’une pendule, dans une illustration qui n’est pas sans évoquer une parodie de l’homme de Vitruve de Da Vinci. Faut-il y voir le multi talent du Ray Davies homme de la renaissance refoulé, érudit, acteur et musicien ? hm…Rétrospectivement en tous cas, c’est l’une des plus belles pochettes du groupe. On y notera au passage, hormis le nom du groupe et le titre de l’album, la mention Part One qui laisse sûrement dans l’expectative les fans des Kinks les plus crédules pour une publication très prochaine du Part Two ( ils se le disent du moins tous les ans…bon, je plaisante ! ). On constatera également l’absence du dernier embauché de la team Kinks en la personne de John Gosling, dont Dave raconte bien mieux que moi l’irruption dans son livre Kink :
« Au début de l’année 1970, Grenville a suggéré qu’il serait une bonne idée de mettre à l’essai un claviériste sur scène. Ray avait joué les claviers en studio, alors engager quelqu’un pour les jouer sur scène semblait être une étape logique ». Vous voyez, Dave raconte cette histoire bien mieux que moi dans son livre Kink. « Un après midi nous avons auditionné John Gosling, qui était alors étudiant à la Royal Academy, et ça avait l’air de bien aller. Je me suis immédiatement bien entendu avec John ».
Tant et si bien qu’ils deviendraient bientôt amis et qu’un beau jour, Noddy ( John Dalton, le bassiste ) le baptiserait d’un surnom : John The Baptist ( Jean Le Baptiste, donc ) en référence à sa ressemblance ce personnage du nouveau testament, ou plutôt à la représentation que Dave et lui s’en faisaient (…).
« Gosling s’intégrait bien en tant que membre du groupe et montrait aussi de belles promesses au pub en tant que sérieux buveur », écrivit encore Dave. « John était vraiment un mec très marrant, et en dépit de sa formation classique il était un musicien très talentueux qui possédait un réel enthousiasme pour notre musique et avait un flair créatif unique. (…) Il était généralement très terre à terre et pragmatique mais il avait un sens de l’humour impertinent et malveillant qui était un don de dieu. Le groupe semblait se réunir autour d’un sentiment de réelle unité et de camaraderie que nous n’avions pas connu depuis le départ de Pete Quaife. Les Kinks ressemblaient à nouveau à un groupe. Les choses commençaient à sentir bon et nous regagnions le plaisir de jouer et de faire de la scène ensemble ». C’est déjà ça !…

Cette période de regain général allait servir l’album le moins consensuel sûrement des Kinks, qui égratignerait une industrie musicale ayant injustement laissé passé ses plus grandes œuvres, les ayant empêché de tourner aux USA, leur ayant fait signer des arnaques de contrats sans conseil juridique alors qu’ils étaient de jeunes musiciens enthousiastes et inexpérimentés, les ayant trahis en plusieurs occasions, ne leur donnant pas leur fric - ou dans des coupes de camembert ésotériques -…
Par leur histoire, les Kinks pouvaient se permettre un tel album ; l’industrie musicale passerait à côté en sifflotant devant l’excentricité, comme d’habitude. Plus qu’une thérapie après les procès ( sans vouloir tirer trop sur la corde psychologie de comptoir  ), cet album en forme de pied de nez ferait joliment la nique à cette susnommée industrie musicale, et Ray Davies devait trouver cela très esthétique. Comme l’écrivit Dave Davies : « Bien que l’album fut accueilli par des critiques mitigées, ce fut néanmoins une grande opportunité d’exprimer bien des frustrations et des émotions engrangées dans nos cœurs et nos esprits. Ray l’a utilisé comme une tribune aux coups, aux piques, et aux mauvais traitement que nous avions reçus de certaines des franges les moins scrupuleuses du business ».
C’était certainement une différence avec les autres groupes dinosaures de l’époque en tous cas, dont les Beatles au premier chef, qui n’avaient jamais critiqué de front le business qui leur avait offert des Rolls Royce. Et même si la critique des Kinks pourrait aujourd’hui paraître hypocrite, en ce sens qu’au bout du compte un Dave Davies s’est offert lui aussi de belles cylindrées grâce à ce business, rappelons quand même qu’on félicite par exemple aujourd’hui Voltaire, dans un tout autre registre, d’avoir fait la critique de l’esclavage alors qu’il en bénéficiait alors indirectement : là où je veux en venir, c’est qu’il n’y a pas de critique inutile sans doute ( on peut faire l’effort de comparer intellectuellement la démarche, je sais pertinemment que l’esclavage et ce sujet ci n’ont rien en commun, merci de souligner mes maladresses mais, de grâce,  je crois que je préfère tenir ma canne tout seul ).


    Dans le sillage de direct de Lola allait arriver Percy, l’improbable mais non dénuée d’intérêt bande son du film éponyme, et le groupe allait de plus en plus lorgner outre atlantique les années suivantes, aussi bien pour se trouver un son que pour trouver des thèmes d’écriture. Une trajectoire autant liée aux insuccès de la période anglais qu’à la rupture du ban américain, et d’un retour de certains groupes vers le pays à l’origine du rock and roll et du blues.
Quant à l’avenir du groupe dans le business musical, disons que le talent de Ray Davies semblait presque devoir, pour s’épanouir tout à fait, entretenir avec lui une relation totalement parallèle. La fin des années 70 verraient le retour progressif vers le rock pour des résultats relativement convainquant d’abord – Sleepwalker ( 1977 ), Misfits ( 1978 ) notamment, Low Budget ( 1979 ) -, pour ensuite atteindre un hard rock allant du médiocre à l’accrocheur selon le millésime…non sans un certain succès, sinon croissant constant.
Mais tout cela n’aurait plus rien à voir avec l’image d’Epinal des Kinks, ceux des années 60, indubitablement leur plus vraie, leur plus forte, leur plus belle, leur plus mémorable phase musicale.

Pour clore la relation des Kinks à l’industrie musicale, indissociable de cet album, il convient de revenir sur deux réunions familiales importantes.
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La première eut lieu en 1990 : les Kinks furent introduits au Rock And Roll Hall Of Fame ( pour leur première année d’éligibilité ). Le discours de Ray ne manqua pas de rendre hommage aux Whos de son ami Pete Townshend, couronnés le même soir, et plus particulièrement de leur défunt batteur le très apprécié Keith Moon ( les Whos avaient fait partie des premiers fans des Kinks comme des premiers groupes influencés par eux ).
Bien sûr, ce fut aussi l’opportunité parfaite pour Ray Davies de…sortir une vieille lettre de leur label, datant de l’avant-succès de You Really Got Me et de l’après-échec de leur deux premiers singles. Dans cette lettre, qu’il lu à voix haute devant l’auditoire, il était question pour ledit label d’abandonner les Kinks en cas d’insuccès du prochain single ! ( évidemment ce genre de plaisanterie est toujours plus facile à faire a posteriori…). Rancunier, le garçon !
Le reste de sa prise de parole, truffé de coups de coudes amusés, marqua surtout les esprits pour une phrase en particulier : « Voir tous ces gens ici ce soir me fait réaliser que le rock & roll est devenu respectable…( applaudissements )…quelle poisse ! ».
Enfin, il remercia l’Amérique pour sa fidélité et son respect à l’égard du groupe (…).
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La seconde réunion se tint en 2005. Les Kinks allaient à nouveau se voir introduits quelque part : cette fois à l’UK Music Hall Of Fame. Le groupe au complet reçut l’award des mains de Pete Townshend – encore lui ! -. Ce dernier réclama paraît-il une autre réunion, celle des Kinks eux-mêmes, et pour 2006. Il ne fut pas entendu. C’est un débat qui court toujours.

    L’émergence de la britpop du début des années 90, et l’influence revendiquée des Kinks par des groupes comme Blur, Pulp, Suede et Oasis modernisa l’image du groupe à une période commercialement creuse. Aujourd’hui, on peut encore citer un musicien comme Alex Kapranos de Franz Ferdinand parmi les passeurs du flambeau ( oh quelle expression journalistique ).
Cette reconnaissance du milieu, même tardive, et la redécouverte de certains albums de leur carrière au biais des rééditions de 1998 ont mis à jour la respectabilité que les Kinks méritent. Les Kinks ne seraient-ils plus aujourd’hui ce vilain petit canard ? ( Voir aussi l’offre musicale avant de répondre….).

* Ces chansons étant This Time Tomorrow ( apparaissant également dans le film  les amants réguliers de Philippe Garrel en 2005 ), Strangers et Powerman.

Traduction du booklet


Au printemps 1970, Ray Davies a brièvement réussi à s’extirper des pressions de la célébrité. Son refuge à un accablement imminent fut nuancé par l’espèce d’ironie qui jonche sa carrière entière. Ereinté par une tournée américaine prolongée et la déception amère de voir son projet télé pour Arthur se dissoudre, Ray s’engagea pour un métier d’acteur dans un drame télé de la BBC. Son rôle ? The Long Distance Piano Player ( = Le pianiste de fond ), qui se met dans un état impossible afin de poursuivre le record du monde d’endurance.
Cela aurait du être trop étroit pour le confort de Ray, mais pour aggraver l’ironie, il se déclara « rafraichi et stimulé » quand il est retourné aux Kinks. « Ça m’a libéré de toute musique », dit-il de ce drame baigné de musique. De manière plus importante, cela lui a donné l’espace mental pour composer l’une des chansons les plus significatives de sa carrière, Lola.
« Prenez deux incidents séparés de 6 mois, mettez les ensemble, et c’est vrai », dit énigmatiquement Davies du tout autant mystérieux sujet de la chanson. Les paroles flirtaient avec l’androgynéité, ou la transsexualité, des années avant que David Bowie ne les mette à la mode. Comment Davies les a-t-il vendus au public ? En les drapant dans une chanson si irrésistible qu’elle vous agrippait dès les premières mesures, et vous entrainait, impuissant, dans son sillage.
    Comme Apeman, la suite presque autant alléchante, Lola avait besoin d’un film pour dégager tous ses sous-entendus. Au lieu de quoi les deux chansons furent incluses sur l’album – un ensemble de chansons aussi étrange que n’importe quel autre dans le catalogue des Kinks. Que pouvez vous dire d’un disque qui englobe une satire de la pop scandaleuse, des souvenirs venant du cœur, des commentaires sociaux de mauvaise augure et un troublant saupoudrage de paranoïa ?
    « Le LP est la galère d’un groupe décidant de réellement résister », expliqua très bien Ray, et si l’album n’avait qu’un seul thème, ce serait le refus d’être coincé – par les managers, les rôles sexuels, les bureaucrates ou, aussi, les rat ( métaphoriques ou autres ).

Le disque est traversé par une méfiance à l’égard de ce que Joni Mitchell a une fois appelé « la machinerie faiseuse de stars derrière la chanson populaire ». Top Of The Pops satirisait les chicanes derrière l’ascension idéalisée vers la gloire et la fortune. Denmark Street exposait l’hypocrisie de la Tin Pan Alley londonienne. The Moneygoround combinait les deux thèmes, dans l’une des paroles les plus amusantes jamais mises en musique – à moins qu’il se trouve que vous soyez l’un des managers des Kinks présents ou passés cités dans la chanson.

« J’aime écrire des chansons sur les gens », nota Ray Davies quand il se retourna sur cet album. « Je vis dans un monde étrange, pour certains, mais je pense que le monde est bien plus étrange. Tout est vraiment une grande comédie avec un régisseur quelque part regardant la chose entière se dérouler ». C’était une comédie sauvage, cependant, une vision Hogarthienne d’un monde dans lequel des forces sombres, impitoyables – le Powerman du titre de l’album – pouvaient balayer l’homme seul d’un revers de main.
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Ce processus a été peint en miniature dans Get Back In Line, l’une des chansons les plus attendrissantes de Davies.  « Cette chanson est inspirée par On The Waterfront », admit-il. « Dans la dernière scène, le mec est tabassé [ sauf erreur de sens de ma traduction ] mais il retourne dans la queue – la queue de travail – et dit tout le monde travaille aujourd’hui ».
Puis il a effleuré une image plus proche de chez lui : « ça a aussi à voir avec l’embarras d’obtenir du chômage. Mon père a pas mal été sans emploi. Il disait, je ne veux jamais que tu me vois rester dans cette queue [ phrase reprise par la chanson ]. Elle signifie beaucoup pour moi, cette chanson ».


Son frère Dave a attrapé le même sentiment d’aliénation déroutée dans Strangers, avec ce vers dans le refrain « nous ne sommes pas deux, nous sommes un ». Du même esprit vint la frénésie métallique de Rats, peut-être les paroles les plus sardoniques de la carrière des Kinks. L’album entier maintenait cette ambigüité, faisant des allers-retours entre optimisme et désespoir. En soutirant Gotta Be Free de son drame télé de la BBC, Ray allait l’utiliser comme un emblème d’espoir, au moment même où Powerman annihilait de telles fantaisies.

Rien d’étonnant à ce que les critiques furent déconcertés par le message de Lola Vs. Powerman & The Moneygoround, se demandant s’ils traitaient de comédie, de tragédie ou quelque hybride malaisé des deux. Les censeurs furent tout autant embrouillés, ne saisissant pas pleinement les sous entendus de Lola, et l’énonciation brouillée de Ray sur le vers « the air pollution is a-foggin’ up my eyes » ( ) dans Apeman. Ensuite, les hommes de pouvoir ont insisté à ce qu’il vole les 6000 miles de Los Angeles à Londres pour remplacer le mot funeste « Coca-Cola » par « cherry cola » avant que Lola ne soit diffusée par la BBC [ NDDD : on peut se demander comment le Come Together de Lennon, à la même époque et avec les mêmes mots, a pu échapper aux ciseaux d'Anastasie...].

La récompense des Kinks fut un single frappant la tête des charts, et un album qui s’approchait dangereusement de révélations quant aux plus sombres secrets de l’industrie musicale britannique. « Je veux mentir peu pour aider la vérité », expliqua Ray à l’époque, et pas un disque des Kinks ne résume plus précisément se paradoxe ».

Peter Doggett.
 

Chanson de l’album : L-O-L-A Lola.


Un faux air de ballade, une chanson qui se durcit au fur et à mesure et tout le monde s’excite, en particulier les yankees…et que peut-on reprocher, que peut-on changer à ce morceau? Soumettez vos propositions à Ray Davies, allez-y…Rien : on ne doit absolument rien toucher. D’où la note ultime…et ne me demandez pas d’en parler en détails, car vous ne seriez pas ici si vous ne saviez pas à quoi vous en tenir (…).
Moi, je l’ai entendue pour la première fois sur la compilation The Ultimate Collection, après avoir étrangement découvert les Kinks avec Everybody’s In Showbiz sans même connaître You Really Got Me, et c’est l’une des premières qui m’ait véritablement initié à leur discographie avec notamment Sunny Afternoon et You Really Got Me encore ( je ne surprendrai personne ). Ce fut un coup de cœur immédiat d’ailleurs…mais revenons à 1970.

A l’époque, Lola célébrait le premier anniversaire de la fin du ban des Kinks aux USA et le renouveau d’un immense succès là-bas. Elle allait également devenir un hymne des concerts, ses L-O-L-A et ses C-O-L-A étant repris en chœur avec le public dans un jeu complice avec Ray Davies, jouissif de spontanéité en de certaines occasions, même et surtout quand le public ratait le coche et chantait faux (!). Lola fut présentée par Ray à ce même public en 1974 comme étant le premier enregistrement avec John Gosling.

Bien qu’une tendance répandue soit de penser que tout ce qui est génial chez les Kinks sort du cerveau de Ray Davies, il semblerait que le travail ait été plus collaboratif ici qu’il n’y paraît. C’est du moins ce qu’en dit la voix du petit frère…

« Pendant une répétition à la maison de Ray j’ai introduit une progression d’accords qui allait devenir environ une semaine plus tard le fondement de Lola. Ray ne m’a jamais donné le moindre crédit pour avoir partiellement inspiré la pièce. Cela a bien pu être les paroles de Ray, son histoire, mais c’étaient mes idées musicales qui avaient formé les fondations de la chanson. Quand on travaille dans un groupe, le processus créatif est normalement collaboratif. Parfois vous vous présentez avec des idées qui contribuent de manière significative à la structure globale d’un morceau de musique à un degré plus ou moins fort. Quand mon fils Simon a plus tard formé son propre groupe et qu’ils ont commencé à écrire des chansons, j’ai suggéré que tous ceux qui auraient contribué à une chanson devrait avoir un crédit égal. Au bout du compte, ça épargnerait beaucoup de disputes ».

Quoiqu’il en soit, force est de reconnaître que Lola ne serait pas grand chose sans les chœurs haut perchés de Dave et son travail d’orfèvre à la guitare, mettant ses plus grandes qualités au service de la composition, non sans majesté. Et c’est aussi pour cela que Lola est tellement encensée et semble à ce point flamboyante : elle met en pleine lumière chaque musicien et sous son meilleur jour. Les Beatles n’auraient pas trouvé meilleure distribution des rôles.

Bien que la chanson prête son nom à l’album, et soit le seul hit de leur carrière à le faire, on pourrait penser à un ajout opportuniste de dernière minute car Lola n’a a priori rien à voir avec le concept de l’album, si tant est qu’il faut donner tant d’importance à la notion de concept en 1970 – c’est à partir de 1973 et Preservation Act 2 que la notion de concept sera définitivement encombrante et embarrassante –.
A moins que Lola ne soit ce fameux hit qui arrive numéro 1 des charts lors de la piste suivante, Top Of The Tops ? hm…piste intéressante !

Et puis c’est une digression humoristique sur un album qui, écouté sous l’angle de l’humour, est peut-être bien une série de sketchs, dans l’ironie faussement bon enfant ou le cynisme inoffensif ( la pochette le suggère également ; ou bien Ray Davies est un mégalomane vaniteux…). Ici, c’est aussi de provocation amusée dont il s’agit peut-être.
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Pour l’anecdote : Lola a été reprise notamment par Blur, Madness, Robbie Williams et (possiblement ) Noir Désir. Elle a été parodiée sous le titre Yoda, le sage de Star Wars qui sait commencer toutes ses phrases par leur verbe, par Al Weird. Côté franco-français, le thème de la transsexualité a été repris en 1972 par Charles Aznavour avec la chanson Comme Ils Disent. Cette anecdote vous a été présentée par Pif Gadget.

L’album chanson par chanson

 

1)    The Contenders

16,5/20


Concept appréciable donc notable cette fois : The Contender est introduite par les mêmes notes country que la chanson finale Got To Be Free, enregistrée avant elle et de laquelle elle jumelle également le couplet, sans que cela renifle la délitement créatif comme sur Preservation Act 2. On remarquera ainsi qu’on s’adresse à la maman dans la première et à la fiancée dans la dernière : « Hush little mammy don’t you cry » dit la première ; « Hush little baby don’t you cry dit la dernière » ; symptôme qu’un long chemin a été parcouru. Nuance pas géniale mais pertinente…

S’ensuit un riff aiguisé rapidement accompagné par des guitares comme des locomotives, et bientôt doublé par un harmonica, le tout étant ponctué d’un piano picorant chaque mesure qu’il peut dans cette rythmique frénétique, qui feront de ce rock bluesy l’une des premières pistes les plus convaincantes et accrocheuses de leur discographie jusqu’alors – ils n’avaient pas été si prolifiques dans cette catégorie…-. Ils font ici ce qu’attendent nombre de leurs fans de la première heure et si c’est certes une courte introduction, elle est rondement menée.

Du point de vue des paroles, Davies se fait ici le porte parole d’un très jeune groupe de rock aux dents longues, ne voyant pas son avenir dans les débouchés directs de l’école ( « je n’ai pas les aptitudes pour faire mathématicien » chante-t-il ) et ne souhaitant sûrement pas laisser la gloire lui passer sous le nez et, par là, renvoyer ses membres à des métiers plus ordinaires. La chanson ressemble à une devise du groupe, une promesse à la vie à la mort : « Nous ne sommes pas les plus grands quand nous sommes séparés Mais quand nous sommes ensemble je pense qu’on peut le faire Je ne veux pas ressembler à un dictateur fasciste Un saint ou un pêcheur, je veux être un gagnant ».

Bien qu’il puisse en dire des choses plus narcissiques, il délivre aussi de ce fait un message plus universel en encourageant à y croire ceux qui auraient d’autres idéaux et qui comme lui, ne voudraient pas « être constructeur d’autoroute, un balayeur de trottoir » mais faire les choses à leur façon. Un rêve partagé par des millions de gens mais requérant surtout suffisamment de talent pour créer sa propre discipline et un travail d’arrache-pied. Ray Davies rêvait de se consacrer à l’art, il n’avait pas trouvé sa place à l’école, anticonformiste par la force des règles. Mais il a réussi en taillant sa propre route à force d’acharnement et de créativité. Il allait, dans le monde de l’industrie musicale, bientôt retrouver les mêmes sortes de visages réprobateurs et castrateurs qu’à l’école ( la fameuse figure du principal ), mais c’est une autre question ratissée en largeur par le reste de l’album…

Dans son autobiographie fictive X-Ray, le compositeur des Kinks consacre quelques lignes à cette chanson, The Contender, dont il dit qu’elle est allusive de la vie étant comme un match de boxe. « La propre vie de R.D était à la fois comme un champ de bataille et un pantomime en même temps », a-t-il ajouté. Le début du même paragraphe évoquait une force mystérieuse, une sorte d’alter égo étant aux abois pour le faire tomber de son piédestal et le supprimer ; on peut interpréter cela de manière plus terre à terre comme l’expression de son insatisfaction comme de son obsession artistique, et son besoin de repousser ses limites en permanence pour donner peut-être un sens à sa carrière. Ce que j’en dis…

2)    Strangers

13,5/20


L’une des signatures de Dave Davies sur cet album.

Ballade acoustique intimiste, à peine soutenue par des nappes d’orgues mi solennelles mi sépulcrales, une batterie sobre et une voix doublée ici ou là par le seul Dave, cette mélodie là n’est pas mauvaise mais manque sans doute de dimension. Comme si on avait pas vraiment cru en la chanson. C’est en tous cas une suite assez austère à The Contenders. Sans défauts majeurs mais sans arrêtes majeures. On s’agace peut-être un peu de certains vers soit un peu maladroits, soit d’une sagesse extrême tels que «  si je vis trop longtemps j’ai bien peur que je mourrai » ou encore d’un chant persiflant agaçant, à la fin des couplets, rappelant certains mauvais moments du Dave des débuts. La batterie fermant le morceau, comme une pulsation, fait comme un oiseau mourant dont on aurait pas pris la peine d’écouter la chanson ; mon problème, personnellement, c’est qu’elle me refait le coup à chaque fois…Si l’on ne considère pas la chanson avec l’affection nécessaire, on risque de passer à côté…

La vision de Dave de Strangers, exprimée dans son livre Kink, vous sera sans doute toujours plus stimulante que la tiédasse de mienne – d’ailleurs, elle me stimule plus que la mienne -.

« J’ai écrit une chanson pour l’album intitulée Strangers, à propos de l’amitié, la réconciliation et l’amour inconditionnel. Sur le fait de réaliser que nous tous, à différent moments de nos vies, avons à céder une partie de nous même au bénéfice de quelque chose de plus grand pour devenir partie prenante d’un plus grand tout ». Une bonne description sans doute de ce qu’il aura fait de son talent au sein des Kinks, et peut-être même au service de son frère Ray…

3)    Denmark Street

16/20


Pour commencer proprement, et pour bien planter le décor de la chanson, citons une anecdote tout droit sortie du crâne de Ray Davies et son livre.

« Une fois, j’ai rencontré un vieil homme ivre et triste dans le club A&R, un débit de boisson miteux au dessus d’un magasin à Tottenham Court Road. Le vieil homme m’a été présenté comme étant l’auteur de Sally, le hit de Gracie Fields. J’étais honoré de le rencontrer car Sally avait été l’une des chansons les plus réclamées chaque fois que les Davies cherchaient à pousser la chansonnette. Quoiqu’il en soit, j’ai été abasourdi d’apprendre de la bouche du vieux gaillard que le manager de Gracie lui avait acheté la chanson pour 50 livres. 50 livres ! ceci incluant tous les droits d’interprétations et les royalties du disque pour toujours. Je ne veux plus jamais réentendre cette foutue chanson !  s’exclama le vieil homme. J’avais entendu de nombreuses histoires similaires et, subitement, l’offre originale d’Eddie Kassner, allant pour 40 livres par semaines à vie, ressemblait à une somme royale comparée à la triste histoire racontée par cet homme qui se réclamait d’avoir écrit Sally ».

Des éditeurs se fichant de la qualité intrinsèque d’un morceau, se fichant des hommes et de la musique, pourvu qu’il y ait l’argent à la clé et auquel sont confrontés les compositeurs en quête de contrat : voilà un peu ce dont parle Denmark Street. Le tout étant couvert par un format piano bar / vaudeville très tradition anglaise parodiant avec tous les nerfs possibles le grand écart séparant l’entrain du jeune compositeur près à défricher le monde avec ses chanson du vieux business man près à mettre la chanson au sondage de la rue pour ne pas égarer le moindre bifton dans un mauvais coup : « je déteste ta musique et tes cheveux sont trop longs / mais je vais te signer car je détesterais me tromper ». Comme le malheureux Dick Rowe de Decca ayant vu les Beatles lui passer sous le nez, à cause de son postulat idiot selon lequel les groupes à guitares seraient finis….( Ce n’était que le début !).

Musicalement, Denmark Street forme avec Moneygoround le duo de chansons courtes et rapides de l’album provenant exactement de la même branche musicale. Les deux sonnent nécessairement comme déjà entendues mais, pour qui aime encore aujourd’hui ce genre, plein d’entrain et favorable à l’humour ( un terrain laissé en jachère ! ), elles sont impossibles à entraver et possèdent leur petit charme propre, bien amené et entêtant.

J’aime particulièrement le pont de Denmark Street, disant approximativement : « tu as une chanson dans la tête tu veux la placer quelque part / alors tu l’amènes à quelqu’un de la musique juste pour voir ce qu’il en dira / il dit je déteste le morceau, je déteste les paroles mais je vais te dire ce que je vais faire / je vais te signer et la passer dans la rue et voir si c’est à la hauteur / et tu pourrais même l’entendre dans le hit parade du rock ».

Par sa critique du goût très influençable des maisons de disque, la chanson Look A Little On The Sunnyside ( 1972 ) sera plus tard dans la même veine thématique sur l’album Everybody’s In Showbiz, dans un rythme plus apaisé et dans une verve qui, pour se montrer plus insidieuse, n’en sera pas moins mordante.

4)    Get Back In Line

18/20


Le premier chef d’œuvre de l’album !

L’alliage des arpèges acoustiques et électriques fait merveille dès les premières mesures de l’introduction. Le chant inspiré, sans vibrato superflu de Ray Davies s’appuie sur une mélodie d’une empathie très vite contagieuse qui pique le cœur d’affection. Quand arrive le refrain s’envolent des orgues discrets, au son très A Whiter Shade Of Pale, et Ray lui même puis Dave viennent doubler le chant principal. Le phénomène s’opère par deux fois mais, mystifié, l’auditeur n’a rien saisi de la manœuvre, car en 3 minutes 04, Get Back In Line l’a transporté vers un autre quotidien et de tout autres problèmes.

Il faut dire que c’est l’un des rares morceaux tragiques et viscéraux de l’album, c’est à dire l’un des rares à ne pas contenir une once d’ironie et à n’être cérébral d’aucune manière. Sur l’album suivant, seul Moments laissera une telle impression d’intimité.

Dans son autobiographie fictive X-Ray, Ray Davies s’épanchera une paire de pages durant sur le cas de cette chanson. Il y révèle qu’elle est inspirée par le chômage de son père, durant son enfance, qui a laissé un fort impact sur lui.

Dans le deuxième chapitre, il s’était présenté comme un enfant roi avant l’heure, vivant dans un royaume tranquille en tant que premier fils de la fille, entouré qu’il est de toutes ces femmes de sœurs, de l’attention d’une mère prête à satisfaire le moindre de ses caprices. A un moment du livre, le garçon menant des entrevues avec lui dans le but de dépister sa vie lui demande quand il a réalisé pour la première fois qu’il n’était pas né pour être roi. Davies répondit qu’il l’avait réalité « la nuit où [ son ]père est rentré à la maison et a dit qu’il n’avait plus de travail ». « Cela s’est passé quand j’étais à l’Art College », précisa-t-il, «  et eut un profond effet sur moi ». Je le laisse poursuivre :

« J’étais parti chercher ma bourse d’étude, et pour une quelconque raison je devais aller au bureau de placement local pour quelques papiers. En quittant l’agence pour l’emploi, je vis mon père s’éloigner du bâtiment. Il était probablement allé là pour prendre son indemnité de chômage. Je ne lui ai jamais dit que je l’avais vu là. Jamais parlé de l’incident (…). Je n’ai pas de souvenir spécifique de lui, j’ai juste des visions de lui s’amusant pendant les fêtes, devenant saoul, dansant en tapant des pieds ou se défoulant (…). Bien que je me souvienne de lui dans un lit d’hôpital, une fois, personne ne m’avait vraiment dit ce qui n’allait pas avec lui. Je pense qu’il avait du avoir ce que l’on appelait à cette époque là un infarctus. Il s’est rétabli et a mené une vie normal et active, à ce que je me souviens. Un autre de mes souvenirs de lui est de le voir dans sa parcelle de terre. Il était entrain d’entretenir son jardin, qu’il louait à la municipalité. Nous avions un long jardin à la maison, Papa y avait une serre, et elle était toujours pleine de tomates et de fleurs, mais papa avait besoin de cette parcelle de terre, car elle était à l’écart de la maison, je suppose. Il me parlait beaucoup là, s’y confiait à moi. Je pense qu’il était un vieil homme un peu fou, mais d’une manière ravissante. Il se confiait à ses fleurs. Tous ces choses sont comme des images claires, propres, en Multicolor. Mais passons. C’était cette image de lui quittant le bureau de la sécurité sociale qui est vraiment restée gravée dans mon esprit. Tu dois connaître Get Back in the Line. Hé bien, c’était inspire par mon père »

L’équivalent musical pour un jeune groupe, histoire de remettre la chanson dans la perspective de l’album, serait peut-être de se voir refuser l’obtention d’un contrat par une maison de disque, et le sentiment vagabond qui l’accompagne…

Sur cette chanson aussi, le point de vue toujours sincère, direct et un tantinet sentimental de Dave Davies est très loin d’être inintéressant:

« L’album Lola inclut l’un de mes morceaux préférés des Kinks, Get Back In Line, et qui contient certaines de meilleures paroles de Ray. Pour moi les émotions et le sentiment font un écho profond à notre passé et à notre éducation, un hommage aux difficultés de la classe ouvrière. Je crois vraiment que si je n’avais pas eu la bonne fortune de faire partie d’un groupe à succès, j’aurais probablement fini à travailler dans une usine.
La musique est devenue un superbe dispositif pour nous d’exprimer tant de choses qui sinon, seraient restées endormies, contenues ou pire, oubliées. Nous étions capables, à travers notre musique, de communiquer les galères d’un homme ordinaire essayant de survivre dans une société cupide et purement matérialiste. Comme le dit la chanson, « Tout ce que je veux c’est faire un peu d’argent et t’apporter un peu de vin à la maison ». De la simplicité évidente, mélancolique. Une superbe chanson qui est pleine de nostalgie, pleine de sentiment. Je n’ai jamais cru que le monde, ou plutôt les gens, ne puissent vraiment changer le monde avant que le mot sentiment ne soit vraiment compris. Les sentiments nous connectent à la partie spirituelle de notre être. Et la musique des Kinks, avec ses personnages qui peuvent paraître bizarres par moments, ou même tristes ou fragiles, ou parfois faibles ou maladroits, est toujours pleine d’espoir. On ne doit jamais perdre espoir »
.

Encore une fois, on est très loin de l’absence totale de considération et d’amour d’un frère envers l’autre dont on nous rebat incessamment les oreilles ! Il y avait évidemment plus qu’un lien musical pour faire tenir le groupe, il y avait un synonyme ou un autre du mot foi, comme le suggère « le pacte » énoncé dans The Contender.

5)    Lola

20/20


Voir détails ci-dessus dans « chanson de l’album ».

6)    Top Of The Pops

15/20


« La chanson Top Of The Pops était une parodie du pop show télé britannique qui passe encore aujourd’hui », en dit Dave Davies dans Kink. « Je n’ai jamais vraiment aimé cette chanson – elle montrait le côté amer de l’écriture de Ray qui m’a toujours un peu dérangé – mais elle était amusante à jouer ».

Top Of The Pops la chanson était aussi une parodie du formatage progressif de la musique déjà bien existant dans les années 60. D’ailleurs, les maîtres de la pop anglaises – les Beatles – n’avaient-ils pas eux aussi été markétés, et par un certain Brian Epstein, pour devenir des garçons convenables ? Ne s’étaient-ils pas vus contraints de rencontrer des personnes qu’ils trouvaient abjects ? et que ce serait-il passé s’ils avaient refusé la médaille de leur reine ? qu’en aurait-il été de leur carrière ?… Pour l’anecdote, Ray Davies dit dans son autobiographie qu’on aurait invité Paul McCartney pour inaugurer une exposition d’art contemporain mais certainement pas Dave Davies, car on eut trop craint que ce dernier ne pisse sur les toiles…Il suffit de voir les effets dévastateurs d’un Lennon s’exprimant librement sur la religion dans la presse pour comprendre en effet  la force du formatage. C’est aussi de cet envers du décor dont il est question dans Top Of The Pops comme dans le reste de l’album.

Ray Davies avait beaucoup de mal avec les photographies à tout bout de champ, les apparitions télévisées. Pour sa première à Top Of The Pops, on avait voulu lui faire subir une opération qui lui masque la béance entre ses dents de devant, et on l’a taquiné avec une persévérance qui en aurait complexé plus d’un. Il n’a jamais effectué cette opération. Difficile d’être vrai à la télévision et dans le monde du showbiz…

Ray Davies déplorera encore cette manie toute commerciale dans une interview menée par Stan Custa fin 1992, au sujet des groupes émergents d’alors ( Blur, Oasis…) : « Je ne suis pas désolé pour eux, mais ils arrivent droit dans ce monde du "packaging". Je suppose que nous avons été "vendus" aussi, cette photo le prouve [ Ray Davies montre une photo ridicule de 1965 ], mais d'une façon innocente. Ce n'est pas de leur faute, mais en particulier avec les vidéos, ils se soumettent au "packaging", ils acceptent de faire partie du monde matérialiste. Et c'est probablement la seule différence entre moi et eux ».

Difficile d’être tel qu’on est, donc, mais aussi de dire ce qu’on veut. A propos de brasser des idées sur la société grâce à sa notoriété, d’ailleurs, le Kinks à l’origine de I’m Not Everybody Else ne se faisait pas plus d’illusions, comme il le fait dire à son avatar plus âgé dans sa biographie fictive : « Je l’ai fait pendant un temps. Et puis j’ai réalisé que je devrais me tenir avec d’autres soi-disant célébrités et transformer ma préoccupation en un spectacle showbiz. J’ai choisi d’être un outsider. Il y avait des concerts contre la faim, des disques de charité pour des familles de victimes, chantant en harmonie pour les désastres et le deuil national. Ça a été bien un moment, jusqu’à ce que chaque catastrophe devienne une indication de départ pour une quelconque âme charitable du divertissement de commencer une croisade pour une cause louable simplement pour prolonger une carrière ».

Sur le fond, il faut revenir sur une dernière chose encore.
Dans la chanson est cité le NME, autrement dit le New Musical Express. Ce n’est certainement pas une coïncidence. En 1965, ce NME décernerait deux années d’affilée le prix de Meilleur Nouveau Groupe au même groupe ; les Rolling Stones, privant les Kinks d’une reconnaissance de la profession somme toute alors méritée, légitime et logique. « J’étais stupéfait que les Rollings Stones puissent être le Meilleur Nouveau Groupe deux année d’affilée, et j’ai tempêté hors de la scène sans accepter mon award. Je sentais que c’était une déception totale, équivalente à une gifle du business musical. Depuis ce jour, j’ai renommé le New Musical Express l’ennemi [  prononciation déformée de NME en anglais : EN-EM-Y ]. Les Kinks avaient refusé de joindre l’establishment musical ; c’était évident pour moi que nous aurions à nous battre quand même ou laisser tomber. J’ai décidé de laisser tomber ». Bien qu’il ne raffole pas de l’amertume, Dave Davies n’a pas manqué non plus de railler à sa façon cette double médaille des Stones à la fin de sa propre biographie. Cette anecdote remplit de haine comme de vertueuse indignation Ray Davies et laissa sur lui une immense cicatrice. Cela le remplit de ressentiment envers cette publicité, ces photos, ce « business pourri ».

Ces compromissions, ces systèmes de représentation à outrances, de challenges aux règles biaisées que pouvaient être les charts et les concours étaient certainement humiliants et Ray voulait sans doute tirer là-dessus une revanche acide, qui allait venir d’un album, en forme de catharsis et d’exutoire. Parce que, hé, c’étaient aussi ces circuits là qui avaient empêché Village Green d’exister, d’une façon !…

Bon.

Musicalement parlant, Top Of The Pops est ce que l’on appellerait une chanson à riff. Laquelle n’est pas mauvaise mais un bon cran en deçà des standards du groupe. On y entend de l’orgue mais pas de piano, contrairement à la majorité des chansons de l’album. A vrai dire, on a du mal à se sentir réellement concerné en tant qu’être humain par ce qui est raconté ici, à savoir l’histoire d’un 45 Tours dans la vie d’un jeune musicien plein d’espoir et sa famille et, en parallèle, dans la vie de l’industrie du disque…C’est davantage une curiosité.

Le coda, mêlant le commercial au religieux avec ses seuls orgues très catholiques et sa voix péremptoire, asperge d’humour une chanson plutôt cynique qu’amusante, même quand on partage les points de vue du chanteur.
chris-kenner-land-of-1000-dances.jpg
Carton jaune clair tout de même pour Ray sur cette chanson : le pont, lancinant, qui ne manque pas de vous entêter, reprend par une guitare le thème musical d’une voix de Land Of A Thousand Dances de Chris Kenner ( 1962 ) ( le lien vous enverra à une reprise de ce titre ). Quant à savoir s’il s’agit de plagiat hommage, autorisé, conscient, inconscient ou subconscient, la chose est là. Je ne blâme pas Ray Davies à vrai dire, je reste simplement déçu que ces lignes ne soient pas de lui ! Pour nuancer, on pourra dire aussi que ce ne serait pas la première fois qu’un musicien emprunterait l’idée d’un autre, et on aura tout aussi bien joué ce tour à Ray qui, peut-être, pourrait prendre comme une discrète revanche ici. C’est peut-être un peu tout ça à la fois et ça n’est pas bien méchant…Ray Davies n’a de toutes façons jamais eu besoin du talent d’un autre pour faire valoir son propre génie musical sur ses propres chansons ( contrairement à certains chanteurs francophones…suivez mon regard ). Disons plagiat clin d’œil. Et les clins d’œil, c’est plutôt sympa.

7)    The Moneygoround

16/20


Je vous en ai déjà parlé pour son cousinage bar piano avec Denmark Street, la dimension cartoon psychologique en plus. Elle est l’une des chansons les plus faciles d’accès de l’album et s’écoute sans fin et sans faim…du moins les premières fois. Avec sa minute 43, elle est en tous cas concise pour le fond comme pour la forme. J’aimerais beaucoup que quelqu’un ait la gentillesse de me dire d’où est piochée son introduction, maintes fois entendue ici et là dans des films ou dans des cartoons, justement…

Derrière son apparente simplicité, quelques finesses, comme cette syncope après le « who » dans la phrase musicale « Robert owes half to Grenville Who in turn gave half to Larry WHO / adored my instrumentals ». Elégant. La frénésie de la chanson comme son aspect éculé ne me dérangent pas du tout. On pourrait retrancher 3 à 6 points à la note en étant allergique à ce genre de musique, ou ce genre de recyclage, pour ceux qui estiment que la chose vient d’ailleurs. Ça ressemble surtout à un brillant pastiche du genre à mon avis.

Du côté des paroles, il est ici question des bienveillants managers se partageant la part du gâteau devant notre très cher Ray – encore un écho à Denmark Street, en fait…-.  Des mots du jeune homme enquêtant sur la vie de Ray Davies dans l’autobiographie fictive de ce dernier, X-Ray, « les paroles en étaient plus ou moins une description des contrats de publication musicale du début des Kinks, et des frustrations compliquées qui mèneraient inévitablement au contentieux . Le style vocal m’évoquait un homme frôlant la crise de nerfs. Il était d’une part anti-Establishment, faisant des disques de rock, étant une pop star, et de l’autre, allant de conseillers juridiques en conseillers juridiques en quête de liberté artistique et commerciale ».

Rares sont les musiciens à avoir réussi leur reconversion en businessmen ; plus fréquentes sont les chroniques d’artistes déçus ou trahis par le système, rendus prisonniers par les contrats qu’ils ont signé. Ray Davies fait partie de la seconde catégorie et a eu maille à partir avec son équipe de managers au cours de l’interminable affaire Boscobel Vs Denmark. Affaire dont l’origine est d’ailleurs expliquée en détails dans le même X-Ray :

« Quand nous avons signé le contrat avec Boscobel Productions, nous avons signé une clause qui nous affecterait fortement plus tard. Cette clause stipulait qu’en fait, Boscobel avait le droit d’assigner une partie du contrat à une tierce partie. Nous n’avions pas pris de conseil légal avant de nous engager avec Boscobel et nous n’étions pas bien versés dans la complexité de documents légaux. Selon le document, ce n’était plus mon droit maintenant. Cela, légalement parlant, ne me concernait pas. A ce jour je ne comprends pas encore pleinement, et pour te dire la vérité, le simple fait d’y penser m’aplatit d’embarras. J’ai découvert plus tard que Boscobel avait un arrangement par lequel Larry pouvait participer au management du groupe. C’est une chose et, OK, je savais que Page était impliqué au niveau du management, mais la compagnie que Page a utilisé pour nous signer s’appelait Denmark Productions qui, comme cela s’est avéré, appartenait en partie à Eddie Kassner. Je soupçonne même Kassner d’en avoir été l’actionnaire majoritaire. Dans cet accord, que je ne me rappelle pas avoir jamais vu, Boscobel léguait à Larry Page les droits de passer les droits de publication des chansons - mes chansons – à qui il voulait, et voilà. Bingo. Et devine qui il a choisi ? Eddie Kassner. Hop. C’est tout ce que je sais. Fin de l’histoire. Je suppose qu’ils pensaient que c’était un contrat équitable ».

Pour finir sur le sujet des intrications liées au business musical et de la castration créative, voici une dernière traduction sur le sujet tirée du même livre, très informant sur le parcours de Ray Davies.

« Au moins ils ne pouvaient pas m’empêcher d’écrire des chansons, bien que tout le monde s’attendait à ce que je cède sous toute cette pression. C’était vraiment rageant que ce procès arrive car, comme je l’ai dit plus tôt, on avait la volonté en nous de nous élever au-dessus de toute l’euphorie bidon des sixties, et tout changer en quelque chose de vraiment différent. Si on avait pu faire marcher les choses, on aurait eu tout ça. Au lieu de quoi l’idée d’une société sans classe s’est envolée par la fenêtre parce qu’au bout du compte, tout le monde s’en est remis à un genre.

A l’école, on me disait continuellement que j’échouerais. Chaque fois que je faisais quelque chose qui ne correspondait pas tout à fait aux règles, on me mettait une barrière devant. Et puis j’ai commencé à écrire des chansons et à être capable de m’exprimer, et dès que j’ai commencé à avoir un peu de succès je me suis retrouvé dans une cour de justice à défendre mon droit de le faire. Mon père me disait toujours : «  s’ils ne t’ont pas d’une manière, ils t’auront d’une autre ». Je devine bien qu’il savait, mais j’étais déterminé à ce qu’ils, quiconque « ils » aient pu être, n’arrivent pas à m’arrêter de dire et de faire ce en quoi je croyais.
Nous étions supposés être le miracle d’une seule chanson. Notre premier disque à devenir Numéro 1 était supposé être un coup de chance. Mais je ne me suis pas démonté. J’ai continué à écrire. Je pense que c’est ce qui les irritait autant, le fait que je continuasse à pondre des hits. J’étais sur le qui-vive »
.



J'ai jugé pertinent d'adjoindre à mon article cette vidéo, rare performance en bonne qualité vidéo. Le maniérisme de Ray en dit long sur le sarcastique de la chanson...

8)    This Time Tomorrow

16,5/20


Simple suggestion : écoutez l’introduction de ce morceau au casque. Vous aurez l’impression que l’avion décollant défile dans votre tête de votre oreille droite à votre oreille gauche…Ouah magnifique, vous me direz…non, je vous réponds, pas magnifique : c’est juste atmosphérique. Pas mal, quand même ! Bref.

Le banjo, ou la guitare sonnant comme un banjo le succédant, dynamique, ne vous lâche pas l’oreille non plus et la suite du morceau folk / country captive encore l’attention jusqu’au final. De toute évidence c’est un morceau soigné. This Time Tomorrow donne envie de fermer les yeux, serrer les poings et partir. Du moins, aller là où l’on veut.
Il faut préciser encore que, bien qu’étant un morceau à nette prédominance acoustique exceptée la basse, c’est peut-être bien l’un des plus accrocheurs du disque avec The Contender et Powerman, pourtant électriques. L’énergie a peu à voir avec l’électricité, contrairement à ce que l’on serait amené à penser…20th Century Man en refera la démonstration, trois albums plus tard.

Bon, la richesse de la chanson vient en partie de ses arrangements variés, c’est vrai – c’est un point particulièrement réussi de l’album -. Aucun instrument n’en surligne un autre inutilement. Les voix sont agréables – quoique peut-être un peu sous mixées, une tendance…-, aériennes – on l’eut soupçonné - et je ne dirais jamais assez que Dave Davies est un excellent choriste. Les lignes de piano, pour être mélodiques, sont nerveuses et donnent envie de taper du pied. On peut se féliciter aussi qu’il n’y ait pas eu d’abus non plus dans la musique concrète – bruit de réacteur -. Tout vient à point.

Petite originalité pour le coda quand même, que j’ai toujours beaucoup apprécié : le point d’orgue de la chanson est justement…une note ou un accord à l’orgue, faisant taire les autres instruments dans la dernière mesure tel un chef d’orchestre – je soupçonne John Gosling d’avoir manœuvré la chose, du coup, d’autant qu’il est claviériste…-. Cela évite un fade-out qui amollirait doucement la chanson, car elle ne mérite pas qu’on lui inflige un tel traitement.

This Time Tomorrow est attachante en tant que chanson de circonstance, avec laquelle vivre, ce qui n’est pas franchement le cas de la plupart des chansons des Kinks. On peut l’écouter dans l’avion, dans le train même pourvu d’avoir un peu d’imagination ( ben…oui ! ). Narrant la vie de groupe sur la route, ou plutôt sur les nuages, elle peut effectivement être comprise dans une plus large mesure, ses paroles restant suffisamment équivoques : « demain à la même heure que saurons nous / serons nous encore là à regarder un film en plein vol / je laisserai le soleil derrière moi et regarderai les nuages passer tristement / sept miles au dessous de moi je peux voir le monde et il n’est pas si grand du tout ». D’habitude, l’écriture de Ray Davies compte plutôt bien nous emmener précisément là où il le veut ; c’est d’ailleurs son talent et ce pourquoi certains le perçoivent comme une sorte de rockeur écrivain ( on a depuis parlé aussi d’écrivains du rock, la plupart du temps pour qualifier de mauvais écrivains ). Là, il verse dans le diffus et c’est très bien pour la liberté d’interprétation.

Ce genre de chansons sur la tournée / le voyage sera la trame empruntée dans une large mesure deux albums plus tard dans Everybody’s In Showbiz, avec des chansons comme Motorway, Supersonic Rocket Ship

9)    A Long Way From Home

13,5/20


Cette ballade fait étrangement penser à l’autre ballade d’Arthur intitulée Young And Innocent Days, avec son thème (grandir dans un monde toujours étranger, l’âge et ses corruptions, l’énigme qu’est la sagesse…), sa narration et dans une moindre mesure peut-être ses arpèges. Elle l’évoque mais en moins bon. C’est à dire avec moins de variété dans une composition en deux temps, une diversité trop dépendante des arrangements, trop grossie par la production, moins fine, des chœurs empathiques de Dave pas forcément nécessaires ici dans les refrains.

Ce n’est pas une mauvaise chanson mais vous savez à quoi vous attendre.

10)    Rats

08,5/20


La seconde signature de Dave Davies sur Lola !…

Ce qui m’a toujours fasciné dans cette chanson, ce sont ses premières secondes et le traitement du son de la guitare introductive, raclant et bourdonnant. En cherchant une comparaison fiable la première fois que je l’ai entendue, je n’ai pu penser qu’à celle de Keep Yourself Alive de Queen, et encore...

Malheureusement, beaucoup d’agressivité et de conviction une nouvelle fois, mais sans la subtilité présumée des Kinks. Comme l’a dit Peter Dogget dans le booklet, c’est une chanson bileuse et le seul ( hard ) rock authentique sauvage et purement électrique de cet album et, heu…à l’instar des bestioles et à mon grand dam, Rats agace rapidement.

Avec Dave Davies comme pour un George Harrison, on ne peut s’empêcher de comparer ses chansons non pas au reste de l’album mais à ses chansons précédentes, et ici je dois confesser que je lui préfère ses Lincoln Country, Susannah’s Still Alive ou Funny Face d’auparavant : des chansons plus écrites…là, tout concoure à en faire un morceau accrocheur, dont les traditionnelles lignes de basse groovy – pas mal, quand même, ça je reconnais !- et la construction autour d’un riff pseudo fédérateur mais…non, vraiment, le riff de Rats ne m’a jamais tellement impressionné.

11)    Apeman

18/20

[ en construction ]

12)    Powerman

17/20

[ en construction ]

13)    Got To Be Free

17/20

[ en construction ]

 

Sur le CD : pistes alternatives bonus


14) Lola [ single version ]
nc/20

Mis à part un échange de mots de « Coca Cola » pour « Cherry Cola » lors des premiers vers, il faut avoir l’oreille très fine pour distinguer les différences entre cette version de l’originale. Je me suis toujours amusé de penser que, quand même, Coca a depuis la chanson véritablement mis en vente du Cherry Cola…

Cette version, ici publiée à titre de bonus, est là pour son intérêt historique et est intéressante à titre d’exhaustivité mais c’est tout. Sanctuary a tout de même le mérite de s’être attelé à ces rééditions avec goût et considération pour le fan.


15) Apeman [ demo ]
nc/20

Quelle différence entre cet Apeman estampillé démo et celui gravé sur l’album depuis sa naissance ?…pas grand chose - mais quand même…-.

C’est à dire que la chanson est plus courte - donc plus rapide -. Elle montre un mix différent, mettant entre autres les voix et l’orgue plus en avant ; apparaissent quelques variations – erreurs ? - vocales ; une intervention de Dave plus tardive dans la chanson ; des animaux disséminés différemment sur la bande ; des lignes de guitare électriques différentes ; un son plus dur et, plus remarquablement, un solo très rock and roll dégoulinant un peu sur la mélodie principale – cause plausible de son

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cheguemanu 14/11/2010 21:01


Un des derniers chef d'oeuvre des Kinks...
Que dire de plus sur Lola? Tout y est bien résumé.
J'avoue un petit faible pour Apeman, une chanson d'une rare intelligence...
Sur Strangers je serai un peu plus enthousiaste que vous!
Sinon, rien a redire!