Chronique Kinks : Face To Face ( 1966 )

Publié le par Dimitri Dequidt

Introduction



Tout comme George Harrison le disait de Rubber Soul et Revolver pour les Beatles, Face To Face et Something Else pourraient très bien être, bien qu’avec un an de retard sur ces albums des Fabs ) les volume 1 et volume 2 des pérégrinations sociales de Ray Davies, et la nouvelle identité sonore qui s’en suivait, respectant l’ébauche dessinée par les single A Well Respected Man et Dedicated Follower Of Fashion. S'il est une chose vraie à dire sur cet album, c’est qu’il est autant une œuvre née du chaos du point de vue personnel en même temps qu’une œuvre charnière du point de vue musical pour le compositeur Ray Davies.

D’un point de vue personnel, les Kinks furent comblés : les tensions entre Dave et Mick se faisaient grandissantes, surtout depuis que leurs orgies s’étaient vues interrompues un jour par la mère de Dave, inopinée spectatrice. Ces tensions eurent pour point culminant l’incident de Cardiff, en 1965, ou le batteur faillit blesser le guitariste avec une cymbale*. Il faut ajouter à cela des divisions artistiques dans le groupe, Ray insistant pour créer sa propre identité musicale, au désarroi d’un Pete Quaife, notamment, à l’investissement de plus en plus aléatoire envers le groupe. Ray dit au Record Mirror : « Je pense que Pete et Dave sont plus heureux quand ils jouent du rock. Mick et moi semblons préférer les choses que nous faisons maintenant. Je ne nous vois pas changer le type de chansons que nous enregistrons en ce moment. Nous avons peu de singles sortis sur cette lignée et il y en a beaucoup en vue ».

Quant à lui, Davies était financièrement frustré de ne pouvoir pas toucher l’argent qu’il avait virtuellement gagné avec ses hits, son argent étant tenu en dépôt fiduciaire à cause de l’affaire sur ses droits opposant Boscobel à Denmark Production, et l’opposant à Kassner et Page, anciens membres du management des Kinks ( affaire qui alla jusqu’à la chambre des Lords et ne fut pas résolue avant 1968 ; Allein Klein devenant parallèlement l’homme de la situation…). Davies était également frustré par le ban américain à une époque où l’USA était LA terre de conquête. Pour que le cauchemar soit entier, Ray Davies était également las de la vie de célébrité, les pressions des tournées et de l’obligé travail promotionnel le rendant fou…

Ce qui le lassait le plus, c’était peut-être encore ces passants qui lui chantaient quotidiennement à la figure Oh yes he is, oh yes he is en référence au single à succès sorti le 25 Février 1966 Dedicated Follower Of Fashion. Cet abattement médiatique autour du single, et le fait de se voir partout interpréter la chanson lui faisaient oublier qui il était et lui donnait des envie de télécides ( qui consistaient pour lui à vouloir jeter Top Of The Pops par la fenêtre ). Il dit alors qu’il s’en remettrait à son lit et reviendrait une semaine plus tard avec une moustache et une barbe. « La moustache déclinait et me donnait l’air d’un paysan mexicain » ( c’est vrai : voir les photos ). Une moustache de paysan mexicain : un bon moyen d’oublier sa starisation qui faisait sans doute de lui ce qu’il n’était pas.

Ce fameux jour de la diffusion de Top Of The Pops, il rentra après une autre de ces marches dans la rue à se faire chanter dessus par les passants et passa un coup de fil à Brian Sommerville, son publicitaire, qui avait précédemment été publicitaire des Beatles et se sentait excédé selon Davies qu’il n’agisse pas « comme une star et, par dessus tout, comme un homme ». Il lui dit qu’il n’avait pas l’intention de donner accès à la presse à son lit de malade, qu’il voulait quitter le showbiz et redevenir un écolier. Cela n’intéressa pas beaucoup Sommerville et l’appel se solda par un raccrochage du chanteur. Davies courut vers Denmark Street pour le bureau de Sommerville et, une fois à son bureau, manqua son coup de poing. Lequel Sommerville appela expressément la police, disant qu’il était attaqué par un fou, avant que Ray ne regagne le bureau d’Eddie Kasner, juste quelques immeubles plus loin. Il fut ensuite rejoint par un médecin qui écrivit un certificat médical expliquant à la police son comportement excentrique. Ray Davies devrait dès lors se reposer autant que possible et éviter tout engagement public. Il s’agissait en fait de dépression nerveuse d’ « accablement nerveux causé par une rupture physique ». Cela nécessita néanmoins qu’il fut accompagné dans ses déplacements, et remplacé par un autre chanteur pour la tournée des Kinks la tournée suivante.

« Après cet incident, j’ai arrêté de faire la moindre interviews et ai vu très peu de monde. Ils ont dit dans la presse musicale que j’étais devenu un reclus et la rumeur courrait même que j’avais quitté le groupe. Mais cette rupture m’a libéré du temps pour rester à la maison et écrite des chansons, parmi lesquelles certaines étaient thérapeutiques, et d’autres pour le prochain album des Kinks. Les jours ensoleillés du début du printemps 1966 consistaient à se lever, écrire une chanson, jouer avec ma fille, déjeuner dans le jardin de derrière, me reposer l’après midi dans une chambre sombre et enfin retourner au soleil, écrire encore des chansons et aller au lit.

A Dedicated Follower of Fashion commençait tout juste à glisser lentement hors du hit parade quand une délégation consistant en Robert, Grenville et, pour leur donner une influence émotionnelle, mon frère Dave, arriva à ma porte. Ils dirent que si nous n’allions pas dans le studio pour faire un autre single et un autre album, toute impulsion qu’avait pu nous donner le dernier single serait perdue. J’ai dit que j’avais plusieurs idées, mais rien d’aussi bon que le dernier disque, que je n’étais pas prêt, tant physiquement que mentalement, et que je voulais quitter le groupe pour devenir peintre. Une semaine plus tard, j’étais dans le studio à enregistrer des morceaux pour le nouvel album. J’avais quelques idées restantes de la tournée Américaine l’été passé, des chansons comme Holiday In Waikiki, House In The Country, Party Line, à côté d’autres idées plus récentes telles que A Most Exclusive Residence For Sale, A Rainy Day In June et une étrange ballade intitulée End Of The Season. Toutes ces chansons semblaient influencées par mes circonstances d’alors. Des chansons à propos d’un homme qui était devenu riche et, après avoir fait le tour du monde pour la première fois, est retourné chez lui pour s’acheter une maison et s’installer. C’était un personnage en dehors de mon expérience et mon histoire, mais c’était la seule manière d’interpréter comment je me sentais était à travers un aristocrate ( …) »


Ray Davies, X-Ray.

Le 3 Juin 1966, soit plus de 4 mois avant la sortie de l’album, les Kinks durent jouer au Central Pier Ballroom. Cette nuit là, Quaife traina les pieds après le show pour rejoindre ses camarades à cause d’une fille (…). Il dit qu’il les rejoindrait plus tard avec un roadie dans le camion contenant l’équipement. Les Kinks apprirent le lendemain dans un report télévisé, depuis leur vieux Bed And Breakfast à Manchester, que l’un des Kinks s’était blessé dans un accident. C’est ainsi que le mime télévisé pour Thank Your Lucky Stars se déroula sans lui, et que le travail au studio du lundi d’après le furent aussi. « Robert et Grenville ont décidé de prendre un bassiste de session », a écrit Davies. « Etonnamment, de 18 heures du matin à minuit nous avons enregistré 6 pistes musicales : Rainy Day In June, Rosie Won’t You Please Come Home, You’re Looking Fine, Too Much on My Mind, Fallen Idol et, de manière quelque peu appropriée, Session Man ».

C’est ainsi qu’un nouvel arrivant, ressemblant à un Paul McCartney version gros, fut introduit au groupe : John Dalton. « It’s Pull My Cock Off ! », ( étire moi la queue…) avisa Avory. Son son ne s’intégra pas tout de suite à celui du groupe, mais il connaissait les chansons et allait devenir au fur et à mesure des années - et des allées et venues de Quaife - un membre du groupe à part entière.

Concernant la convalescence de Quaife, Ray s’est montré sans appel : « il avait toujours quelques contusions à son pied, mais je pense qu’il a aussi fait quelque chose à son cerveau. Ou peut-être que c’est comme j’ai dit, c’était les nanas. Quand des nanas s’impliquent dans un groupe, tout est fini. Pauvre vieux Pete, il voulait seulement être aimé, comme tout le monde, mais Pete ne faisait jamais les choses à moitié. Tandis que nous traversions tout ce tumulte pour notre première visite à Copenhague, Pete a rencontré Annette, la fille d’un riche propriétaire d’hôtel. Il décida qu’il ne voulait plus faire partie des Kinks et pendant que nous étions à Copenhague à jouer un concert Pete signait une lettre officielle de démission (…). Quelles que soient ses raisons, il signa le 30 Septembre 1966 un papier disant : « Moi, Peter Alexandar Greenlaw [ bordel, d’où était sorti le Greenlaw ? ], par la présente démissionne des productions des Kinks et cesse toutes activités…bla bla bla… ». Grenville virevoltait dans les environs comme un diplomate à la signature d’un traité de paix, tandis que le père d’Annette regardait impartialement. Quand le moment fut venu d’attester le document, Grenville tira Stan Whitley, qui ajouta consciencieusement sa signature au document. Un triste morceau de papier, qui donnait à un homme le droit d’aller par ses propres moyens au Danemark, et attesté par un homme qui ne pouvait pas trouver son chemin pour Exeter.

Pete fut marié peu de temps après. Je ne pense même pas qu’on ait eu une invitation ».


Voilà pour les tumultes personnels.

Sans cela, Face To Face fut musicalement un virage déterminant dans la carrière du groupe, tant au niveau de la composition, de l’écriture et de l’instrumentalisation. Du point de vue de la composition, c’est Sunny Afternoon qui fait école avec son retour à un son jazzy et sa descente de gamme terriblement efficace ( elle engendrera une suite dans ce registre avec le single Dead End Street ). Du point de vue de l’écriture, c’est le sacre de l’introspection comme de l’observation sociale qui est célébré ici ; c’était latent déjà dans quelques uns des morceaux de Kontroversy, c’est désormais totalement assumé et mis en avant. Du point de vue de l’instrumentalisation, c’est la proéminence de Nicky Hopkins au clavecin et la note de grâce chorale de Rasa, femme de Davies dans le privé, qui complètent harmonieusement le son Kinksien.

Face To Face est aussi le premier album consacrant Davies comme étant le compositeur et chanteur principal du groupe, et le premier album composé après une gestation de plusieurs mois ( il est enregistré par petits bouts entre Octobre 1965 et Juin 1966 ). Premier album présentant une incontestable cohérence générale, on peut également discuter du fait qu’il soit le premier concept album de l’histoire de la pop music, bien que Pye tacla le groupe à cet égard….comme le note Andy Miller dans son excellent The Kinks Are The Village Green Preservation Society : « Davies avait originellement prévu de relier les morceaux avec des effets sonores, dont certains survécurent sur l’album achevé – les vagues au début de Holiday In Waikiki, le manager des Kinks Grenville Collins répondant au téléphone sur Party Line. Cependant, Pye Records fit objection à une telle complaisance et Davies dû retravailler l’album, corrigeant quelques uns des effets sonores et laissant tomber certains morceaux ( End Of The Season, possiblement Big Black Smoke ). Cela établissait un précédent de mauvais augure pour la gestation prolongée et l’altération de force de The Kinks Are The Village Green Preservation Society »

*Un incident multiplié par le nombre de fois où on l’a raconté, qui a donné une image erronée du groupe au grand public, et justifié le ban américain aux yeux de ce dernier ( peu importe l’absence de cause à effet, médiatiquement parlant ).

Traduction du Booklet


Face To Face introduisit une nouvelle identité pour les Kinks. Au cours des deux années précédentes, ils avaient créé et aiguisé un son hard rock qui influença toujours depuis les jeunes musiciens, pour l’abandonner ensuite. A sa place, le compositeur Ray Davies élabora un paysage exclusif aux Kinks, une vision douce-amère de la vie avec toutes ses déceptions cinglantes et ses furtifs moments de plaisir. Davies a peuplé ce monde d’une distribution d’acteurs cinglés, pliant sous les inévitables pressions d’une existence urbaine mais ne perdant jamais de vue leurs rêves d’échappatoire.

Dans ce contexte, Face To Face pourrait porter une multiplicité de sens. C’était le nom d’une émission à interviews pionnière de la BBC TV dans laquelle John Freeman grattait la personnalité du public pour exposer la frêle humanité qui se trouvait en dessous. Cela suggérait l’honnêteté, la franchise de la communication humaine. Et cela évoquait l’image d’une caméra exerçant son attention d’un personnage dégradé à un autre, remise au net en face à face.

La couverture de l'album suggérait quelque chose de plus psychédélique, comme Ray Davies le réalisa plus tard : "je n'aimais pas cette pochette. Je voulais que la pochette soit noire et forte comme le son de l'album, au lieu de toutes ces couleurs fantaisistes. Je commençais à laisser les choses aller et à accepter celles que je ne devrais pas avoir".

Ce processus de laisser aller était forcé sur le leader des Kinks par son inlassable pression physique et psychologique due à la célébrité au milieu des années 60. Cette tension est visiblement apparente dans une chanson comme Too Much On My Mind. « c’était l’époque où les gens voulaient vraiment découvrir ce qui n’allait pas avec moi », expliqua plus tard Davies. « Toute ma vie j’avais été capable de les laisser en dehors de ça ».

Le soulagement vint de l’évasion, illustré sur Face To Face par de délicieuses fantaisies comme A House In The Country, Holiday In Waikiki et Most Exclusive Residence For Sale. Même Rainy Day In June contrariait son titre funèbre, comme Ray l’a expliqué : « ça venait de mon imagination dans le jardin de derrière. J’aime la pluie et la moiteur après une tempête, et cela parlait de féerie et de petites esprits malins qui prennent vie parmi les arbres ».

D’autres vignettes de la vie de tous les jours des Kinks émergeaient de l’album, comme le message pour la sœur de Ray et Dave en Australie, Rosie Won’t You Please Come Home, le péan de Ray au pianiste invité Nicky Hopkins, Session Man, et l’énigmatique, bourdonnant Fancy.

« Je me rappelle avoir écrit Fancy très tard une nuit », dit son compositeur. « J’avais cette bête vieille guitare Framus sur laquelle je jouais sur tous ces disques. J’avais les mauvaises cordes dessus, mais elles avaient une bonne qualité. Elles avaient un son pinçant, et cela pouvait maintenir une note, comme le fait la musique indienne. La chanson traite de la perception. Je pense que l’amour est comme quelque chose que tu tiens. Tu dois mettre l’amour dans ta main comme ça, mais tu ne dois jamais l’empoigner ».

Premier album qui soit assemblé depuis une variété de sessions différentes couvrant des mois, plutôt qu’étant balancé en moins d’une semaine, Face To Face saisissait le groupe à un moment turbulent. A côté des incessantes tournées et autres responsabilités publiques, ils eurent à se débrouiller avec la perte de leur bassiste Pete Quaife, blessé dans un accident de voiture avant que l’album ne soit complété. Puis il y avait les querelles du groupe avec leur management – bien que leur co-manager Grenville Collins ait pourvu la première voix entendue sur le record, introduisant Party Line.

Fantasque et jovial par endroits, sombre et mystérieux par d’autres, Face To Face fut la plus forte indication que les Kinks prouveraient qu’ils étaient aussi durable et aussi infiniment fascinants que n’importe quel groupe de leur époque. Quand il fut sorti en Octobre 1966, ses ventes immédiates échouèrent à refléter sa qualité, mais plus de 30 ans plus tard, il tient tête aux côtés de n’importe quelle publication durant cette année magique, remarquable de l’histoire de la pop.

Peter Dogget.


Sunny Afternoon : ce qu’en dit Ray Davies


Populairement parlant, Face To Face est l’album de Sunny Afternoon.

Dans son autobiographie fictive, le compositeur des Kinks passe en revue la naissance, le décor, l’enregistrement et même le premier accueil réservé à ce chef-d’œuvre de son catalogue.

« Durant ma convalescence, j’ai écouté beaucoup de vieux disques de Frank Sinatra envoyés pour moi par Reprise. J’avais aussi acheté un livre sur l’arrangement de Glen Miller, et j’avais commencé à écrire une chanson sur mon piano droit récemment acquis. Je l’ai appelée The Tax man’s Taken All My Dough ( « le percepteur m’a pris tout mon fric »). C’était sensé être une chanson d’actualité sur les nouvelles taxes que le gouvernement travailleur avait apporté pour soulager les riches de toutes leur argent durement gagné. Encore une fois, c’était mon personnage imaginaire qui chantait à travers moi, tout comme je l’avais fait pour mes autres nouvelles chansons. Comme c’était ma première année de succès, je pouvais compatir avec le triste et décadent personnage que j’avais inventé. J’avais été éduqué à croire que tous les conservateurs étaient de cruels conducteurs d’esclaves qui prenaient avantage des pauvres et se souciaient peu des malchanceux sur lesquels leur empire financier entier s’était construit. Et me voilà, nouveau riche ( sur le papier ), chantant sur les peines de me faire soutirer de l’argent par un gouvernement travailleur. De ce qui était à part ça une bonne chanson, j’ai fait du narrateur une canaille qui se battait avec sa fiancée après une nuit de beuverie et de cruauté. Je continuais également de répéter in the summertime tout au long du refrain pour rendre la chanson plus saisonnière. Quand le temps fut venu de faire l’enregistrement, j’était de retour à faire des dates avec le groupe, et pour le moment mes plans de retraite étaient tombés à l’eau.

Nous avons enregistré Sunny Afternoon le Vendredi 13 Mai 1966. Les 4 Kinks plus Nicky Hopkins au piano mirent au point une piste instrumentale en trois ou quatre prises, et j’ai chanté la voix principale en un essai. J’avais un mauvais rhume des foins et n’aurai pas réussi à la chanter deux fois. Nous avions juste fini de mettre en place les vocaux de soutien quand j’ai remarqué que Pete, notre bassiste, avait joué quelques fausses notes sur les toutes dernières mesures. Je voulais réenregistrer le morceau, parce que nous n’avions aucun moyen de séparer la basse des autres instruments. Le groupe entier semblait choqué tandis que je le suggérais à Shel Talmy. Il refusa net.

« Personne ne le remarquera, c’est juste un raté à la basse »

J’ai indiqué à Shel que ma voix sonnait bancale, mais Shel n’était pas d’humeur à en discuter. Je l’ai laissé poursuivre, à contrecœur, par le dernier overdub ( doublage ) du disque, qui était un solo mélodique de Nicky Hopkins. Cela donnait au morceau un côté bon-enfant, music-hall, et j’oubliais bientôt l’erreur sur la basse.


Le disque a pris trois heures à faire et la maison de disque a décidé plus tard ce jour là de sortir le single pour la seconde semaine de Juillet, pour tirer profit de l'été chaud en prévision.


Juste avant la sortie de Sunny Afternoon nous nous sommes assuré les services de publicitaire de Alan McDougal. McDougal était un petit et jovial écossais avec un fort accent de Glasgow, et son bureau Dickensien de Soho combiné avec son attitude décontractée étaient un parfait contraste à l’air scolaire de Brian Sommerville. Alan s’est arrangé pour me donner une interview exclusive pour le Melody Maker, qui serait le premier à chroniquer le disque.

Je passais l’acetate au label blanc à Bob Dawbarn, et vis un sourire apparaître sur son visage tandis que l’intro jazzy commençait. Dawbarn était lui-même un tromboniste, et en tant que musicien et journaliste il avait vu l’essor du jazz du début des sixties se faire brusquement écarter par la Beat Music. A cette époque là l’équipe entière du Melody Maker était essentiellement orientée jazz, comme la plupart de la presse musicale. Dawnbarn commentait le joli son acoustique et dit que le jeu de batterie avait vraiment de la dynamique. McDougal s’est saisi de l’opportunité.

« C’est parce que Avory était lui-même un batteur de jazz, et connaît tout des dynamiques, alors poussons tous trois hourras pour Mick Avory ».

Bob Dawbarn était totalement enthousiaste au sujet de Sunny Afternoon. Les autres chroniques, cependant, furent moins flatteuses, disant que l’enregistrement était lent et monotone. Cela n’importait à aucun de nous parce que nous savions que nous avions un hit. Je misais à ce que ce soit un été très chaud, et plus le soleil resterait dehors, plus nous vendrions de disques ».


Ray Davies, X-Ray.

En un autre endroit de cet ouvrage, il livre des détails croustillants des sessions d’enregistrement.

« Quand nous avions enregistré Sunny Afternoon, Shel avait demandé à Nicky Hopkins de me regarder jouer la chanson une fois puis de copier ma technique. Nicky devait être un masochiste musical en même temps qu’un gentleman, car il s’assit consciencieusement et reproduit ce son martelant qui était associé avec tant de nos disques à l’époque.

Avory avait fait plus que de mériter son salaire en jouant sur Sunny Afternoon, et il fut décidé qu’il jouerait sur tous les enregistrements à partir de maintenant. Dans tous les cas, la chanson avait un côté jazz traditionnel parfait pour Mick qui, depuis son passage chez les boys scouts, avait été un fan de jazz ».

Ray Davies, X-Ray.

Le lundi 4 juillet 1966 Sunny Afternoon est arrivé numéro 1, chassant Paperback Writer du hit parade en une semaine. « Personne n’avait jamais exterminé un disque des Beatles aussi vite auparavant. Et, en dépit de toute la négativité du côté business de nos vies, le groupe atteignait une fois de plus le succès dans les charts. Quand je suis retourné en Angleterre la coupe du monde était en cours et l’Angleterre était les favoris à la victoire – et sur le sol anglais. C’était comme si les foules acclamaient la longueur et la largeur du pays [ ?] ».

Le succès de Sunny Afternoon fut décrit rétrospectivement par Davies comme l’« une des joies de [sa] vie ». Il dit que c’était comme d'« émerger d’un tunnel noir ». « Le groupe avait rétabli sa position en tant que l’un des groupes les plus constants des charts britanniques », écrivit-il encore, « et bien que le ban de l’Union des Musiciens fut encore en vigueur aux Etats Unis, Sunny Afternoon est devenu un hit du top 10 là bas. Ils étaient peut-être bien en mesure de nous empêcher de tourner, mais ils ne pouvaient pas nous empêcher de faire des disques ».

Pour achever de lui remonter le moral, sa famille a même été jusqu’à interpréter sa chanson pour le nouvel an (!). « La Nouvelle Année a été chantée comme d’habitude au pub Alexandra à Muswell Hill. J’ai commencé à boire assez fort à l’époque, particulièrement lorsque mes chansons ont commencé à être adoptées en tant que morceaux à chanter à travers le pays ; où que j’allasse, on m’offrait des boissons. Je me souviens avoir vu ma famille chanter Sunny Afternoon alors que la cloche de Big Ben résonnait à la radio et que le reste du monde essayait de chanter Ce n’est qu’un au revoir »

La Coupe du Monde 66 vécue par les Kinks ! ( traduction d’un extrait de X-Ray )


« La chose précise qui distinguait John Dalton de Quaife est qu’il était, tout comme moi et Dave, un fanatique de foot, et nous saisissions chaque opportunité de suivre la progression du côté anglais. Tandis que je suis allé aux Etats-Unis rencontrer Klein et Machat, l’Angleterre avait fait match nul ( 0-0 ) avec l’Uruguay, puis avait battu l’Argentine et progressé jusqu’en demi final. Sunny Afternoon était toujours dans les charts anglais et nous sentions tous que, d’une certaine manière, nous étions sur une série de victoires. Cela incluait l’équipe de foot d’Angleterre. Le jour où l’Angleterre a joué l’Allemagne en finale, les Kinks avaient pour obligation d’apparaître à un festival en plein air à Exeter, mais à trois heures ce fameux Samedi après midi, nous étions tous rassemblé autour de la télévision dans mon salon, et nous n’allions pas partir tant que nous n’avions par le résultat. Nous commencions juste à aller dans la voiture alors que l’Angleterre menait 2-1, quand Jackie Charlton concéda un coup franc juste en dehors de la surface de réparation anglaise. John Dalton, ou Nobby comme il avait été surnommé par Avory, nous ramena dans le salon car l’Allemagne avait égalisé. Cela signifiait les prolongations : une autre demi heure. A l’époque, avant les autoroutes, il était impossibles d’atteindre Exeter en 3 heures, et nous ne pourrions pas être sur scène dans le délai prévu si nous ne partions pas immédiatement. Mais nous étions déterminés à ne pas partir avant le coup de sifflet final. A présent, Stan Whitley était promu conducteur (…). Dans la tradition de Brian Longstaff et Hal Carter, Stan nous faisait rire, et donc il ne fut pas mis à la porte. Mais la pensée d’un délai d’une autre demi heure lui faisait faire nerveusement les cent pas sur la promenade de galets à l’extérieur de mon semi, comme un père attendant que sa femme donne naissance. L’histoire nous dit que Geoff Hurst a marqué deux buts pour l’Angleterre, mais même quand le commentateur de la BBC Kenneth Wolstenholme proféra les mots immortels : « quelques personnes sont sur le terrain…ils pensent que c’est fini…ça l’est maintenant ! » les Kinks ont insisté pour rester regarder la parade de la victoire, et ont acclamé l’autre Nobby, dont le dernier nom était Stiles, qui dansait autour du terrain à Wembley avec la coupe du monde balancée sur sa tête. J’examinais notre Nobby. Il avait des larmes aux yeux. Le patriotisme n’avait jamais été aussi fort. Nous étions tous des bébés de la guerre, nous avions tous vu la Hongrie battre l’Angleterre 6-3 à Wembley quand nous étions à l’école primaire. Au début des années 60 nous avions entendu Harold Macmillan dire au pays, « vous n’avez jamais eu aussi bien », tandis que je voyais mon père marcher vers la bourse du travail. Sur le terrain de football Bobby Charlton plongeait sa tête dans ses mains en tombant sur ses genoux et pleurait sur la pelouse Anglaise. Dans un moment émotionnel je me suis senti comme des millions d’autres regardant la télévision : je voulais être à côté de lui pour l’assister à ses pieds. L’Angleterre avait gagné la coupe du monde et les Kinks étaient numéro 1 dans les charts. J’aurais voulu avoir une mitrailleuse, pour pouvoir tous nous tuer et tout se serait arrêté là – mais nous devions aller à Exeter pour le concert ».

Stan étant un mauvais conducteur, les Kinks mirent un temps fou à arriver à Exeter, mais c’est une toute autre histoire…

Deux Kinks sont footballeurs sur cette photo..à vous de retrouver lesquels ! Il s'agit probablement d'un cliché prise à l'occasion d'un match du Showbiz Eleven, autrement dit, du Onze du Showbiz, duquel a fait parti Ray Davies pendant plusieurs années.

L'album Chanson Par Chanson



1) Party Line

13,5/20



« Cet album inaugurait le nouveau contrat mis sur pied par Klein et Machat (…). Le morceau d’ouverture, Party Line, commençait par la sonnerie d’un téléphone et la voix de Grenville Collins disant Allo qui est à l’appareil, SVP ? La musique semblait trompeusement heureuse d’abord, mais des chansons telles que Too Much on my Mind, Rainy Day in June et Fancy révélaient le fait qu’un esprit troublé était à l’œuvre. J’imaginais Collins et Wace recevant un chèque de 16000 dollars des mains d’Alan Klein, tandis que Peter Grant s’asseyait dans leur bureau dans un large fauteuil »

Ray Davies, X-Ray.

Certainement la musique semblait trompeusement heureuse : c’était une réminiscence surtout de l’époque où le groupe chantait des rocks chantés mi par Dave mi par Ray, dans une distribution quasi paritaire. Un souvenir. Il n’est ainsi pas étonnant que Party Line fasse partie des premières chansons composées de l’album en compagnie de Holiday In Waikiki et House In The Country. Cette chanson est plutôt là pour respecter un procédé éculé : démarrer l’album par un morceau énergique.

Moins éculée était la sonnerie de téléphone et la voix parlée, d’un non musicien par dessus le marché, pour introduire un album ! Il faut bien reconnaître la plus value affective donnée par la chose…

Mais le morceau ne se défend pas qu’à coups de pseudos nouveautés : il est relativement entrainant et surtout, ses paroles sont assez amusantes : je suis sur une ligne partagée, je me demande tout le temps, qui est au bout du fil ? est-elle grande est-elle petite, est-elle une elle tout court ? Qui est sur ma ligne partagée ?. Pour qui connaît les Kinks, elle vont plutôt bien au teint d’un jeune Dave Davies coureur de jupons que l’on imagine sans peine dans une telle situation ! Pour le reste, il faut admettre que cette chanson n’est pas non plus bien fameuse...

2) Rosie Won’t You Please Come Home

16/20


Ou le thème de la fugue, moins de deux ans avant le magistral She’s Leaving Home des Beatles…Mais il s’agit en vérité surtout du thème de la famille, Rosie étant la sœur de Ray partie s’exiler avec Arthur en Australie. Probablement la première chanson hommage de l’album.

La chanson s’appuie sur une ligne de basse omniprésente, et ses arrangements font honneur à sa composition, chargée de changements d’accords imprévisibles où la voix de Davies semble serpenter à travers la mélodie. Le clavecin de Hopkins donne quelques dorées lettres de noblesse à la chanson, avec sa mélodie croisée à celle du chant. Le traitement du son est extrêmement original lors du refrain où un instrument ( dîtes moi lequel ! ) fusionne à merveille avec la voix de Ray. Mon seul regret concernera l’absence d’une troisième partie dans la chanson, hormis le schéma couplet refrain même si en vérité, on sent bien que tout le potentiel de la chanson est exploité…

3) Dandy

16/20


Chanson folk dont on vous dira comme toutes les chansons folk qu’elle a été inspirée par Dylan, bien qu’elle n’en ait rien. La prépondérance de la guitare acoustique est fatale, parfois…Peu importe. Cette chanson narre les péripéties d’un indécrottable dandy, après lequel courent les filles, après lequel court le temps et qui, indifférent, ne semble courir après rien sinon son indépendance et sa liberté. Il sera toujours libre, n’a pas besoin d’empathie, il restera célibataire et il va bien, dit la chanson. Bien qu’un rien répétitive en chipotant, cette dernière comporte un pont mémorable : et quand tu seras vieux et grisonnant , tu te rappelleras de ce qu’ils disaient : que deux filles font de trop, trois font une foule, quatre tu es mort. Cette chanson a remporté du succès.

Ray Davies ne l’oublie pas dans sa biographie fictive et livre à son sujet des anecdotes – comme toujours – intéressantes…

« J’ai commencé à devenir méfiant et à avoir peur de presque tout le monde. Je ne disais à personne ce sur quoi j’écrivais, sauf à Rasa et aux membres du groupe. C’était en partie parce que sur l’album Face to Face, le premier « fabriqué » par Alan Klein, il y avait cette chanson appelée Dandy, dont nous pensions qu’elle devait être le single après que l’album soit sorti. Klein a donné une copie de pré-sortie ( ou « white label » ) au producteur Mickie Most, qui avait été responsable de la production de hits des Animal, Donovan et les Herman’s Hermits. Je me suis senti flatté jusqu’à ce que je découvre que Most avait produit la chanson Dandy comme un single des Herman’s Hermits. On m’a informé qu’une sortie américaine avait été mise sur pied. Quand j’ai essayé d’en parler à Klein au téléphone, il a proclamé depuis l’autre côté de l’Atlantique : « Est-ce que tu veux débattre avec 600.000 disques vendus ? ». Je n’avais pas d’argument. Je suppose que j’aurais du être enchanté que le single aille dans le Top 10 Américain. Klein avait aimé la chanson et me dit qu’elle lui rappelait quelque chose venant d’une comédie musicale. Cela ne m’avait pas frappé auparavant, mais Klein avait une bonne oreille pour les chansons. Peut-être que je me sentais frustré parce que, deux années auparavant, notre propre carrière aux USA avait été interrompue par l’interdiction posée sur nous après notre tournée. Malgré tout, cela me faisait juste sentir que rien ne m’appartenait. Après avoir entendu leur version, j’étais content qu’ils aient fait du bon boulot mais inquiet qu’on ne m’en ait rien dit au préalable. Et puis, même si 600.000 copies avait été vendues, cela ne signifiait pas que je pourrais mettre la main sur le moindre argent. Toutes les royalties restaient placées en dépôt fiduciaire jusqu’à ce que le procès avec Kassner soit résolu. Je commençais à penser aux royalties comme à un héritage que je recevrais après qu’une lointaine tante excentrique soit décédée – et Machat et Klein étaient les exécutants de sa volonté ».

Ray Davies, X-Ray.

4) Too Much On My Mind

16,5/20


Le spleen selon Ray Davies, pourrait-on dire. On retrouve tout à fait dans cette chanson le Davies frustré, prolifique / boulimique d’un point de vue créatif et, en proie à toutes les pressions, submergé de pensées. Davies avait à cette époque le don d’écrire les bonnes paroles pour la bonne mélodie en tous les cas, et cette chanson en est une preuve supplémentaire : nul besoin d’être anglophone pour comprendre quel en est le sujet.

Par instants, les paroles sont morbides au possible : Mes pensées ne font que me surcharger Et m’enterrer dans le sol, Et me secouer la tête jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de vie en moi. Ça me ruine le cerveau, Je ne serai jamais plus le même, Mon pauvre esprit dément s’en va lentement.

Un vers significatif de la chanson distille ceci : Il semble qu’il y ait plus dans la vie que de juste la vivre. Effectivement, en un endroit de sa biographie, Ray Davies écrivit que la vie n’était qu’une reproduction. Tout l’univers de Davies semble d’ailleurs reposer sur cette idée que les choses ne seront jamais que telles qu’on les imagine ( voir Wonderboy ), et il tente la plupart du temps de les magnifier dans des portraits comme dans des scènes du quotidien. C’est un miracle que toutes ces pensées qu’il a eu en tête ne l’aient pas paralysé, comme le suggère la chanson…

Intimiste, Too Much On My Mind n’en est pas moins une perle cachée de leur répertoire.

5) Session Man

16/20


Session Man ne serait pas spécialement écrite à son sujet, mais Peter Dogget comme tous les chroniqueurs de l’album ne sauraient se dispenser du rapprochement, et moi non plus : de manière probante, cette chanson est destinée au claviériste Nicky Hopkins. C’est une évidence en tous cas, il a au moins inspiré celle-ci. « C’était le gamin que tout le monde aimait à l’école », dit de lui Pete Quaife. « Il pouvait reprendre une chanson pratiquement avant qu’elle ait été jouée. Et ça donnait exactement ce qu’il voulait, exactement ! C’était merveilleux à regarder ». Et s’il est une personne qui puisse mériter le titre de cinquième Kinks, au-delà de la kyrielle de musiciens s’étant succédée, c’est bien lui : Face To Face, Something Else et Village Green dans une moindre mesure porteront à jamais son unique signature sonore.

En tous cas, bien qu’il n’eut pas de sympathie immédiate pour les musiciens de sessions, loin s’en faut, en s’aventurant au départ dans les studios, Ray Davies a écrit là des paroles pleines de tendresse qui ont tout de la dédicace amusée à un ami : Il n’oubliera sûrement jamais Le jour où il a joué au Albert Hall Ça semble à des millions de séances d’aujourd’hui C’est un musicien de séance…

Dans sa biographie, il raconte des souvenirs bien plus cuisants de séances d’enregistrement, au début, où il regardait ces musiciens qui semblaient payés à la note. Il attendait d’eux à ce qu’ils crient au chef d’œuvre alors qu’ils venaient d’accomplir leur travail sur une composition médiocre à lui et espérait même encore, secrètement, se faire porter dehors par eux sous les airs de car c’est un bon camarade…évidemment, ce qui était pour lui une passion était pour eux un job à temps plein, quel que soit le studio, la partition, le type de musique…

Pour en revenir à Session Man, avec son introduction au clavecin et son joyeux allant, sans parler des chœurs toujours enjoliveurs de Rasa, il s’agit sans aucun doute de l’un des morceaux les plus tape à l’œil et instantanément identifiables de l’album. Simple succession de couplets et de refrains, il a su remplir d’un tel charme ses deux minutes dix que celui qui ne l’aimera pas la première fois ne l’aimera sûrement jamais.

6) Rainy Day in June

13,5/20


Une vignette de la météo à l’anglaise : un jour pluvieux de Juin. Orageux, même, si l’on en croit ce que l’on entend là. Rainy Day In June est le second titre de l’album à en porter la distinction originale de musique concrète, après la sonnerie de téléphone sur Party Line.

Pour être tout à fait franc, j'ai toujours plus considéré celle-ci comme étant une chanson d'atmosphère plus qu'autre chose. Une atmosphère certes réussie, et originale, et sinistre, mais une fois pensé cela et écouté le titre à plusieurs reprises, on en vient à penser qu'elle ne va nul part ou presque sur le plan de la composition. Rainy Day in June apporte son thème et sa couleur à l'album, mais au final ressemble plus à une idée de chanson qu'à une chanson mémorable. A écouter sporadiquement, pour la circonstance. A mon avis...

7) House in the Country

12,5/20


Attention : retour en arrière ! Ce sont les Kinks R&B qui sont de retour. Des Kinks pas mauvais, mais tels qu’on s’en passerait parfois ; c’est à dire sonnant un peu comme les Rolling Stones ( et dieu sait s’ils m’en voudraient d’avoir écrit ça ).

House In The Country décrit, pour résumer, un imbuvable social se fichant d’être un imbuvable social car il a une maison à la campagne et une grosse voiture de sport…ce qui fait de cette chanson une drôle d’hybridation des Kinks d’avant avec leurs paroles de maintenant, que l’on ne sait pas avec quelle pincette prendre. Personnellement, j’ai pris la pincette finale de trouver la chanson déjà entendue et somme toute répétitive pour trois minutes, mais peut-être des amateurs y trouvent-ils leur compte…


8) Holiday in Waikiki

13,5/20


Ce morceau là, il faut le noter, respecte également le canevas élaboré au départ pour l’album ; à savoir qu’il est introduit par un roulement de vagues, faisant transition avec le morceau précédent.

A nouveau, celui-là a de sérieux accents stoniens, tant au niveau de la voix de Ray que des guitares, mais de manière plus digeste et surtout plus digérée, plus Kinksienne. La dynamique du morceau est beaucoup plus naturelle que sur le précédent.

Et puis celui-ci a l’avantage de comporter des paroles réellement drôles, les plus drôles de l’album pour tout dire ; il s’agit d’un anglais ayant remporté des vacances à Waikiki grâce à un concours affiché dans son journal local. Le seul hic étant qu’il faut payer l’accès à la plage, que tout est hors de prix, qu’on y croise même pas de vrais autochtones, et que, détail pittoresque typiquement Daviesien, une petite baraque porte un panneau coca cola…

A écouter de temps à autres. C’est peut-être bien l’une des pistes que vous remarquerez dès la première écoute.

9) Most Exclusive Residence for Sale

12,5/20


C’est le point à partir duquel je ne peux plus vous cacher une chose : Face To Face n’est pas et ne sera sans doute jamais mon album fétiche des Kinks, bien que j’y adore certaines chansons, et ces trois chansons consécutives ne sont pas trop mon lot. Elles rappellent une époque où les Kinks tâtonnent entre un hard rock primitif ou un R&B stonien qui, si ils lui valent quelques excellentes chansons, ne font pas entrer les Kinks dans la légende. Car au delà de You Really Got Me, ressuscité par ses reprises par des groupes comme Van Halen ou les Clash il me semble, c’est Sunny Afternoon qui les distinguera de la masse.

Most Exclusive Residence For Sale vaut quand même pour l’interprétation décontractée mais assurée de Ray Davies, son riff parfaitement dans le ton et ses chœurs rétro amadoueurs ( Rasa et Dave à l’œuvre, c’est bien cela ? ). Bon, mais la mélodie n’est pas fantastique et à mes yeux c’est tout ce qui compte. Je n’ai jamais fait une priorité personnelle de m’acheter une maison à dix chambres et piscine, de toutes façons. Elle se retrouverait probablement revendue à mon insu comme dans la chanson…

10) Fancy

16/20


Fancy est, si je ne m’abuse, la seconde incursion d’accents indiens chez les Kinks après See My Friends. Immédiatement reconnaissable sur l’album pour ses arrangements tout à fait différents, elle fait partie à mon sens de ces sortes de classiques de seconde catégorie parmi lesquels on trouve un Rosie Won’t You Please Come Home, un Too Much On My Mind et un Session Man qui ont été les favoris de ma première écoute de l’album, a long time ago, a long time ago. Depuis quelque temps je suis un peu embarrassé par cette chanson que je trouve moins authentique que See My Friends dans l’intention, plus stéréotypée ,presque comme s’il l’avait traitée avec ce son pour rappeler qu’il avait initié l’introduction de sonorités indiennes avant Harrison sur Norwegian Wood. Presque. En tous les cas, la plage de cette chanson est particulièrement bien choisie ; on sent qu’elle fait transition sur l’album.

Les paroles sont énigmatiques au possible ; on a l’intuition de ce dont il s’agit et, comme le thème de la chanson, tout sera question de perception, d’interprétation la concernant. Palme du mystère au vers : My love is like a ruby that no one can see, Only my fancy, always ( mon amour est comme un rubis que personne ne peut voir, seulement mon imagination, toujours ). Peut-être une allusion à cette fille / muse dont il parle sans cesse dans X-Ray, Julie Finkle, et qu’il s’imagine peut-être pour tenir ses idées au calme et travailler en compagnie de lui-même…

Les slides accompagnant le picking à la guitare confèrent l’atmosphère parfaite à ce titre entêtant, succession de couplets et refrains, qui a le bon goût de durer 2min30.

11) Little Miss Queen Of Darkness

14/20


Dernière vraie bonne surprise sur cet album pour l’amateur des Kinks qui en connaîtrait mal la discographie. Elle est la chanson la plus acoustique de l’album avec Dandy et Too Much On My Mind

Little Miss Queen Of Darkness est une fille séduisante allant en discothèque, dansant sans discontinuer nuit et jour et dont on dit que, bien qu’elle ait l’air heureuse, a de la tristesse dans les yeux. Le dernier couplet précise que le seul garçon qu’elle ait eu est parti est s’est installé, et qu’a présent elle pouvait tout aussi bien mourir…

L’introduction augure d’une bonne chanson et, au final, elle est ni plus ni moins sympathique. On regrettera que la seule variante apportée aux couplets soit un pont instrumental un peu longuet mettant surtout la batterie en avant ( même si le rendu est plutôt agréable ).

12) You’re Looking Fine

11/20


Plus tard, les premiers vers cruels d’efficacité d’I’m in Disgrace sur l’album Schoolboys in Disgrace seront jumeaux de ceux de cette chanson.

You’re Looking Fine : la première fois que je l’ai vue, elle avait l’air très bien, la deuxième fois que je l’ai vue, elle avait l’air superbe.

I’m In Disgrace : la première fois que je t’a vue, tu étais la femme de mes rêves, la seconde fois j’ai du te faire mienne, et je t’ai traitée comme une reine, la troisième fois que je t’ai vue, tu m’as traité tellement mal, maintenant je souhaiterais n’avoir jamais vu ton visage.

Une différence notable étant que You’re Looking Fine n’a pas grand chose à dire, est chantée par Dave, et qu’elle n’est pas un sommet de son album. La chanson n’est pas interprétée avec une conviction décoiffante. Ni la mélodie principale ni le riff de guitare ni les piaillements du piano ne restent en tête. Un vestige du passé…et la faiblesse de l’album à mon avis. Sunny Afternoon n’est pas des mieux entourées, mais le choix est judicieux.

13) Sunny Afternoon

20/20


Voir articles par ailleurs. Si vous ne l’avez jamais entendue…c’est le moment ou jamais !

14) I’ll Remember

13/20


Placée après Sunny Afternoon, I’ll Remember mérite le prix spécial de la discrétion; il faut absolument le faire exprès pour l’entendre la première fois. La chanson tient plus sûrement sa place de dernière sur l’album pour son thème nostalgique que pour y mettre un point d’orgue (…). Et je l’admets : du point de vue des paroles, I’ll Remember clôt joliment la boucle : je me souviendrai de chaque mot que tu m’as dit, je me souviendrai de toutes les fois où tu as ris, je me souviendrai du meilleur, l’amour que nous avons partagé, les larmes qui coulent maintenant, je me souviendrai de toute ce que tu m’as dit. Cette chanson aurait été influencée par le If I Needed Someone des Beatles, elle même influencée par le The Bells Of Rhymney des Byrds. En essayant de chanter les paroles de ces chansons par dessus, on intercepte tout de suite le cousinage.

I’ll Remember fait quand même partie des chansons moyennes et redondantes comme Ray Davies aurait pu en faire beaucoup à l’époque…

Note de l’album :

15,5/20


« Je suis amer. Je l’ai toujours été, et j’ai appris à l’accepter et à en être fier. Le secret est d’éclairer l’amertume par un peu d’humour », a écrit Ray Davies.

C’est ce genre de constat contrasté que l’on ressent après avoir écouté Face To Face, l’album sombre à la pochette la plus colorée du monde. Un album aux aspérités gaies, aux sonorités apparemment enjouées mais dont le fond, opaque et mélancolique, dégage une profonde amertume, tant littéraire que musicale. Une amertume heureusement gracieuse, et c’est tout ce qui nous intéresse !


Face to Face est en tous cas un album charnière. Bien que contenant pour moitié des zestes de l’épopée rock / r&b précédente ( Party Line, House In The Country, Holiday In Waikiki, Most Exclusive Residence For Sale, You’re Looking Fine I’ll Remember, ), il présente de sérieuses options pour le style à régner les deux années suivantes ( reste de l’album ! ) et il est, si on lui additionne les singles ayant annoncé puis clôturé sa sortie, aussi bon que n’importe quoi par n’importe qui à son époque.

Il demeure également comme une tentative à moitié avortée par Pye – qui manquait décidément de flair - de concept album, avec son traitement uniforme du son, la prégnance de thèmes sociaux, et le liant créé par de la musique concrète. On peut lui partager un bout de ce mérite historique avec Pet Sound, même si aucun d’entre eux ne s’est autant embêté avec la pochette que l’auront fait les Beatles avec Sergent Pepper (!), qui sera acclamé deux ans plus tard comme étant le premier concept album à voir le jour ( on peut mettre ça sur le compte de la popularité d’un groupe qui pouvait drainer une plus large audience vers ces nouveautés -Eleanor Rigby ne popularise-t-elle déjà pas à sa manière la musique classique, en 1966 ?- ).

Publié dans Face To Face ( 1966 )

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